Les vertus du militantisme

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Par Adnan Hadj Mouri

Déambulation à travers « chemins de l’émancipation ».

Hamid Ferhi Flamme militante comme souvenir

“Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Lénine

Hamid Ferhi nous a brusquement quitté début du mois de février. Suite à cette tragique disparition, la résonnance affective déchire les fibres du devoir de reconnaissance et d’amitié. Au-delà de l’aspect affectif, le défunt était moniteur de son intense cheminement dans les scénarios de l’engagement.
Très bon pédagogue, il avait également une exceptionnelle capacité d’accueil, d’ouverture et d’écoute. « L’art d’écouter équivaut celui de bien dire ».
Que dire de l’homme, adepte du progrès social ! Sa modestie et sa gentillesse ne laissaient personne indifférent. Son. Combat acharné pour une citoyenneté exempte de toute domination ressemble à une chorégraphie qui vole dans l’air sociologique comme une mélodie ininterrompue
Sa jovialité dégageait un air harmonieux. Les entretiens avec le militant comme le témoigne bon nombres de jeunes montraient la valeur et le bonheur de découvrir le raisonnement émancipé et rationnel de ce dernier. Il avait une façon de faire qui surpassait sa propre création par des sentiments pleins de fraternité et d’émancipation sociale.
Dans ce sens, il faudrait affirmer que l’interaction sociale embrassait le sens de son humanisme chevillé au corps.
A cet égard, les divers témoignages foisonnent et débouchent sur une réalité incontournable empreinte de bonté et d’empathie qui pouvaient se dégager du visage de Hamid Ferhi,projet politique sublimé par l’émancipation sociale et pour ainsi dire du militant dans la plus cristalline extension du terme qui aimait aborder les pensées chargées de justice sociale.
La volonté de l’échange était prodigieuse et l’affinité instantanée trouvait son point de démarcation dans le cri de Rimbaud « je est un autre ».
En faisant un tour d’horizon sur les sentiments de diverses personnes à son encontre, à l’unanimité ils évoquent une droiture sans faille et une intégrité exemplaire; il était défenseur de la cause de la femme, de la dignité humaine et ce jusqu’à la fin de sa vie.
L’exploration lumineuse du combat d feu Hamid nous rappelle la chanson de Ferrat, « tu aurais pu vivre un peu », de ce fait l’extraordinaire geste d’adieu ne peut trouver une place émouvante que dans le souvenir. Nous rejoignons également Federico Garcia Lorca dans cette lignée « rien n’est plus vivant qu’un souvenir». Adieu militant.
Pour mettre en évidence, la pensée de gauche il serait judicieux de faire une lecture sociologique de la modernité et pour ainsi de l’utopie qui se détache de « l’ânerie financière ». En effet, pour les pourfendeurs du communisme scientifique, la dictature de l’actionnariat trouve écho favorable « dans la modernité liquide….. Aliénisme sans précédent
La gauche un voyage émancipateur

« La question de la modernité ne peut plus relever aujourd’hui de l’attitude critique. Il ne s’agit plus de restaurer et moins encore de reconduire un rapport de forces et de pressions dont nous vivons la faillite. S’il existe une issue à cet état de décomposition, seule nous y conduira une pensée neuve de l’homme et de la culture. » Adonis

Comme le soulignent bon nombre de sociologues, il convient tout d’abord de préciser qu’il s’agit plus d’une ‘’notion à expliquer’’ qu’un ‘’concept explicatif’’ en raison des différentes approches, définitions et confusions qui lui sont liées. Parmi ces dernières, on peut citer celle qui consiste à la confondre avec contemporanéité ou celles plus fréquentes qui l‘enferment dans des dualismes et oppositions avec la tradition d’un côté ou la présentent comme rupture de l’autre.
Compte tenu de son caractère polysémique, on peut partager l’idée selon laquelle « il n’y a pas de sens unique de la modernité » (H.Meschonic) et que cette « prolifération de sens » nous permet de la qualifier, en reprenant E.Laclau, de « signifiant flottant » qui renvoie à la diversité des dimensions et angles sous lesquelles elle est appréhendée.
Ainsi, lorsque la dimension historique est privilégiée, différentes tentatives d’élaborer sa généalogie (on peut citer Habermas notamment sur ce plan) avec des périodisations viseront à définir les conditions de son émergence et de son évolution ; « il va sans dire que ces approches sont au cœur de débats et controverses qui déborderont cette seule dimension pour se situer au sein et entre les différents champs disciplinaires relevant des sciences humaines et sociales » comme le soulignent les sociologues..
A titre d’exemple, on peut citer les rapports souvent conflictuels entre philosophie (sociale et politique) et sociologie (critique ou pragmatique). Si pour certaines approches, l’accent est mis sur la Raison (ou rationalité à un niveau plus général) comme première condition de la modernité, pour d’autres ce sera la subjectivité ou la subjectivation qui occupera une dimension centrale dans la modernité ;soulignons au passage que le concept de raison et plus généralement celui de rationalité depuis le cogito cartésien jusqu’aux critiques de l’Ecole de Francfort en passant par Weber est au cœur de problématiques de recherches actuelles qui s’inscrivent dans une perspective critique.
Il en est de même pour le concept de subjectivité qui renvoie à la délicate question de l’émergence du sujet et par là même à celle de la libération et de l’émancipation de toute forme d’exploitation, de domination et de dépendance. Dans ce cas de figure c’est toute la question des liens entre individu-sujet-citoyen qui est posée, elle -même indissociable des interrelations entre individualisme, particularisme et universalisme.
Pour rester dans ce bref tour d’horizon des approches (avec tous les biais et limites inévitables dans ce cas) de la modernité et en relation avec la question récurrente du sujet, les sociologues cite celles qui optent pour une anthropologie de la modernité (L.Dumont) ; celle-ci propose une autre grille de lecture des relations entre individualisme et holisme qui s’appuie sur le principe de la diversité humaine, des époques ou des cultures ; on revient dans ce cas à l’absence de sens unique de la modernité et à la nécessité de contextualiser et relativiser, d’où l’importance de la dimension empirique en anthropologie. Parmi les tenants de cette anthropologie de la modernité, on peut également citer V.Descombes farouche adversaire des thèses de « l’auto-engendrement et autoposition du sujet. »
Enfin, et toujours dans cette optique de fournir des points de repère, il y a lieu de mettre en évidence la tendance à la fin des années 70 qui, à partir d’un diagnostic de la modernité (crise et/ou malaise aux contenus multiples), propose une série de préfixes tels que post-moderne (J.F.Lyotard) pour souligner la « déligitimation » des « méta-récit »s par l’hégémonie de la techno-science capitaliste ou encore l’homme hyper-moderne (N.Aubert, notamment) qui serait confronté au poids de sa liberté dans cette « quête éperdue de soi-même et d’un sens à donner à sa vie ». A propos de sens, ce concept monosyllabique qui revêt une multitude de significations (F.Cheng), et pour conclure cette présentation, on peut de nouveau reprendre Meschonic qui complète sa définition de la modernité en insistant sur le fait qu’elle est « elle-même une quête de sens ».
Cet aspect théorique démontre encore une fois la pluralité et la complexité des registres dans laquelle se situe la modernité qui imposent de bien délimiter les problématiques et questions à traiter en intégrant dans son sein le concept « d’utopie réaliste »
La réhabilitation de l’utopie s’inscrit dans un mouvement de réaction/contestation des thèses affirmant de « façon péremptoire » tantôt la fin des idéologies, tantôt la fin de l’histoire, pour faire admettre la supériorité et du système capitaliste en surexploitant la « chute du communisme ».
La célèbre phrase de M.Thatcher « il n’y a pas d’alternative » est une illustration parfaite de cette tendance à la prédominance de l’idéologie néo-libérale. Dès lors, l’idée d’une autre société devient presqu’impensable (F.Furet) et entraîne par conséquent ‘’le discrédit voire le rejet de l’utopie ‘’en raison de son « irréalisme » d’un côté et de la « tentation totalitaire » qui la caractérise de l’autre.
Déjà, la controverse entre E.Bloch défendant le « principe espérance » indissociable d’une « utopie concrète » et H.Jonas le « principe responsabilité » révèle de profondes tensions et oppositions quant à la conception d’alternatives crédibles au capitalisme ; celles-ci se situeront principalement sur le champ philosophique mais aussi au sein des SHS notamment en sociologie.
Ainsi, les idées de réalisme utopique défendues par de nombreux sociologues (P.Bourdieu, E.Morin, A.Giddens, plus particulièrement) soulignent, malgré les divergences souvent profondes de leurs approches, la nécessité de ne pas céder à « l’impuissancialisme » ambiant qui vise à anéantir toute tentative de remise en question de l’ordre néo-libéral dominant.
Cette volonté de faire « advenir le possible à partir de la connaissance du probable » (Bourdieu) se situe dans le prolongement des thèses de Bloch qui insistait sur la nécessité d’une « conscience anticipante » afin d’appréhender le réel à travers la « richesse des possibles non encore réalisés ». On peut également citer, en restant sur le terrain sociologique et en remontant un peu plus loin , l’idée de Weber selon laquelle « il est exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde, on ne s’était pas attaqué à l’impossible ».
Afin que l’utopie ne soit réduite à des chimères, elle doit donc prendre appui sur une connaissance précise de la réalité historique avec toutes ses contradictions, condition d’une « espérance éclairée » (Bloch) reposant sur la distinction entre « possibilité réelle et nécessité réelle ».
Cette rapide évocation des travaux de Bloch associés à ceux de certains sociologues démontre que le concept d’utopie établit nécessairement des passerelles entre philo et socio.

Pour revenir aux approches philosophiques, les travaux de P.Ricoeur consistant à analyser les relations dialectiques entre idéologie et utopie à partir des réflexions de Mannheim sur cette question accordent une place importante à leurs principales fonctions respectives. Si, de façon très synthétique, « les fonctions de l’idéologie sont la dissimulation, la distorsion et la légitimation du réel » pour produire du consentement, celles de l’utopie « qui a fréquemment mauvaise réputation » sont au contraire la contestation, la subversion et l’« imagination d’un ailleurs » à partir de la « critique des systèmes de légitimation et d’autorité… et l’exploration des possibilités latérales du réel ».
Dans ce sens, « elle est négation du présent et fait valoir la réalité présente comme nécessaire et une autre réalité comme possible. Elle n’est pas une négation simple, c’est une double négation …c’est le non-lieu d’un non-lieu » (Rancière)
.Il convient alors de préciser que cette recherche permanente de construction d’alternatives ne doit pas dériver vers des formes de mythologies qui anéantiraient alors toute le potentiel créatif et subversif de l’utopie. C’est précisément contre ces risques que W.Bejamin met en garde notamment les « fausses synthèses » censés favoriser le dépassement de l’ordre existant. Cela revient à souligner l’importance « d’une démarche critique qui assurerait à l’utopie une fonction heuristique »(P .Corcuff)
Au terme de cette succincte présentation, le point essentiel à relever dans la lecture des approches critiques de l’utopie analyse par différents courants sociologiques, réside, par-delà leurs différences, dans la mise en évidence « de la nécessité de ne pas l’enfermer dans une démarche téléologique fondée sur une vision mécanique et linéaire de l’histoire ; dit autrement une démarche obéissant à un sens unique de l’histoire »
Cette citation de E.Bloch résume on ne peut mieux cette idée centrale : « face à l’Etat futur qui fait figure de conséquence arrêtée d’avance dans la logique d’acier de l’histoire, le sujet n’a plus qu’à se croiser les bras de la même manière qu’il joignait jadis les mains pour accueillir le décret de Dieu ». Critique de la vulgate marxiste !
Après avoir fait un bref survol sur le concept de modernité en tant que corpus théorique défendu par différents courants sociologiques, sa réhabilitation dans le champ socio culturelle algérien, ne pourra pas devenir une ‘’arme préférentielle ‘’pour lutter contre « la vacuité des sens ».
Pour valoriser la modernité comme vecteur d’émancipation sociale, il serait judicieux de cogiter cette métaphore du poète Nazim Hikmet « vivre libre comme un arbre et fraternellement comme une forêt »
Contextualiser l’imaginaire de gauche en Algérie, que Les partisans de ce courant en quête de reconnaissance versent dans l’identification du père réel, en favorisant le fantasme de la collectivité qui met en exergue le verrouillage de l’inconscient.
En prenant appui sur une lecture freudienne du marxisme en Algérie, nous paraphrasons certains psychanalystes freudiens qui disaient que « l’intégrisme s’est nourri abondamment des idéologies nationalistes des plus rétrogrades aux plus progressistes, lesquelles n’avaient sans cesse de suturer la béance du « symbolique » avec le « réel » en terme lacanien.
En un mot l’indigence intellectuelle a gonflé jusqu’à la paranoïa ceux qui s’identifient au « maître du réel. ». Il faut le rappeler que depuis la décennie noire les intellectuels se sont dispersés, soit fauchés par la mort assassine, soit par l’exil et parlent d’une voix dissonantes ; ils peinent à se reconstruire tant les divergences sont importantes.
Enfin, la maturité doit l’emporter sur les egos, il y a urgence pour faire face à la débâcle qui s’annonce.

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