« fais soin de toi» : L’amour entre beauté poétique et ratage

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Par Adnan Hadj Mouri 

Il n’y a pas au monde de joie plus vraie, plus sensible, que de voir une grande âme qui s’ouvre devant vous. », Les Souffrances du jeune Werther.
L’élan vital de la culture convivialise le débat et les échanges fructueux. En effet Dans le cadre des rencontres internationales du cinéma, l’association Graine de paix/ regard neuf à projeté le film « fais soin de toi» Le public oranais a eu l’occasion de partager un moment de plaisir et de drôleries, grâce à l’originalité de ce spectacle hors du commun. Mohamed Lakhdar Tati, réalisateur de ce film documentaire fait voyager le spectateur à travers tout le pays ; il arpente chaque région, allant du nord au sud.
Le but de cette itinérance est d’interroger les populations qu’elles soient citadines ou rurales sur ce qu’ils pensent de l’amour et plus exactement » tomber amoureux « . Il va même jusqu’à leur demander ce que signifie l’amour pour eux.
On pourrait dire que ce film mérite une bonne réflexion sur ces questions qui devraient interpeller le public et ainsi décomplexer et normaliser certaines situations qui continuent d’être considérées comme tabous.
Les atavismes tribaux délitent le lien social et le facteur de l’incommunicabilité se situe dans la dialectique de la domination traditionnelle et la défense d’une parole libre exempte de domination. Cette inertie comportementale d’une société entrouverte favorise en soi un surmoi collectif qui demeure continuellement aux aguets.
Dans ce cas de figure, la dynamique de reconstruction des modes de socialisation se caractérise comme nous l’avons vu par l’unilatéralité de nouvelles normes imposées par l’l’hégémonie du cadre traditionnel qui obéit aux injonctions des interdits et du tabou. Sur cet aspect mortifère de l’incommunicabilité, le dialogue parents-enfants s’avère quasiment absent. Ceci dit, avant de contextualiser l’éducation sexuelle inconnue chez l’enfant ; Les paroles de ce dernier sur la définition de l’amour sont édifiantes, l’intériorisation des normes est manifeste.
Dans ce cas de figure, il est judicieux de situer la problématique d’une communication semblable a un périple semé d’embûches à cause de l’embrigadement de la pensée qui sclérose l’espèce humaine dans la castration des sens.
En effet, une société n’est digne que si la communication qu’elle se donne la peine de prodiguer à ses membres, tient compte et prend en considération la complexité de la structure de la subjectivité, qui caractérise l’espèce hum sur le plan individuel et aine, en tant que telle ; elle est la seule à dépendre de l’ordre symbolique et des effets qu’il induit sur le plan individuel »
En fonction de son histoire, de l’état du rapport de force entre les classes qui la composent, et de celui qui régit la planète, chaque société tolère un certain niveau d’obscurantisme, en fonction de la place accordée en son sein, par les intellectuels notamment ; la logique dogmatique pousse au musellement de subjectivité refusant l’inconscient, lequel protège et garantit l’existence de chacun. Comme le souligne le psychanalyste Lacan ‘’ça parle malgré moi’’.
Devant l’asservissement généralisé des résidus archaïques de l’incommunicabilité, nous ne devons pas abandonner l’éducation traditionnelle basée sur le culte du silence, qui se contente d’une logique binaire et d’un schéma causal réducteur et simpliste, soutenu par les promoteurs des idéologies réactionnaires et obscurantistes, confortables pour les quelques intellectuels adeptes de la paresse intellectuelle, quelques soit par ailleurs, le « verni » moderniste dont ils la parent.
Dans ce schéma de déconstruction, il s’agira de saisir à travers la libération de la parole, la nature du compromis de l’incommunicabilité qui déterminera par la suite la configuration spécifique des relations entre tradition et modernité dans cet espace social.
Cette contextualisation du musellement de subjectivité servira à définir le cadre conceptuel qui sera utilisé pour mener l’étude langagière d’un cas pratique et partant, situer les limites de ces instruments.
La question qui se pose continuellement : comment allons-nous nous procéder à mettre en relief les aspects qui nous paraissent déterminants dans l’évolution de la communication et de l’échange qu’il sous-entend ? Il va sans dire que la prise en compte de la dimension du dialogue permettra de mieux appréhender l’aspect psychique de l’espèce humaine, compte tenu de leurs interactions d’où un va et vient permanent entre ces deux dimensions.
Dans un tel contexte dominé par de fortes tensions entre un ordre agonisant mais fort résistant et un nouveau encore balbutiant, comment concilier cette évolution stop and go pour favoriser un dialogue parent / enfant / société exempte de domination ? Au-delà de cette caractéristique de l’éducation informelle qui trouve refuge dans la tradition /religion, l’éclosion d’une société civile aura pour rôle de se situer aux antipodes de ce compromis social qui favorise un bégaiement de la pensée.
Il est aisé de dire que l’absence de parole favorise un monde « chosifié, réifié, qui rejette l’altérité, fondée sur l’écart réel/réalité, empêchant toute dialectisation en raison du rejet du symbolique » qui introduit, en même temps que la substitution et la présence de l’absence, l’incomplétude propre aux êtres parlants, et qui est à la base de leurs évolutions et de leurs régressions, comme le souligne la psychanalyse freudienne.
Devant le déni du vide fondateur de l’existence de tous et de chacun, que le « symbolique »instaure, quelles seront les effets bénéfiques de l’éducation sexuelle chez l’enfant ? A ce titre la psychanalyse freudienne s’est consacrée –et se consacre encore- à préciser rigoureusement sa conception du psychisme, « qui correspond en fait à la constitution et à l’organisation de la subjectivité, c’est-à-dire du sujet, en tant qu’il se distingue de l’individu. Il ne peut pas y avoir d’individu prenant place dans la société, si la subjectivité connaît des difficultés dans sa constitution ».
C’est le problème qui est omniprésent en filigrane dans tous les troubles de la subjectivité et de la sexualité. Se départir des schémas d’apprentissages mis en place par les protocoles d’éducation surmoïque pour individualiser au maximum la prise en charge -passer de l’individualité à la singularité comme le préconise les psychanalystes-.
Favoriser les rencontres et les débats avec la société civile et les enfants pour démystifier et déconstruire l’à priori qui accablent la population. Le débat devra être favorisé auprès de « spécialistes » se référant à des théories solides, qui ne cachent pas leur ignorance derrière un verbiage religieux pseudo-scientifique ; D’où l’impérieuse nécessité de mettre en place des formations régulières, qui s’appuient sur des groupes-ressources locaux, engagés dans un travail régulier d’approfondissement des concepts, instruments de travail, qui permettent de fournir des lectures dignes d’intérêt, bénéfiques aux patients, à leurs familles et à la nation.
De ce fait la parole « créatrice de sens » au sens du philosophe Gusdorf va permettre d’offrir à la société les possibilités et toutes les conditions pour qu’ils abandonnent progressivement la chosification et la réification du sujet parlant. De cette conception moins figée, l’acceptation courante de l’éducation sexuelle chez l’enfant sera partie prenante dans sa future socialisation.
Il serait aisé de voir que religion et société sont une réalité incontournable, en prétendant développer « une culture de l’homogène »et la dictature du « même » mis en exergue dans les relations sociales ; en valorisant le nous contre le « je » comme étant singularité agissante du sujet
Devant « une imposition identitaire » qui révèle dans son sein une « cohabitation belliqueuse entre berbérité arabité et latinité », la description de l’unicité de la langue et la religion empreinte de violence symbolique nous fait penser à la métaphore de l’oignon analysé par la philosophe Hannah Arendt qui décrit l’organisation totalitaire dans laquelle se situe le chef « une sorte d’espace vide comme la structure de l’oignon ».
Cette idée ouvre la réflexion sur la distinction entre communauté et société, concept introduit par Tönnies. En effet, devant le monde communautaire qui met en évidence le lien de dépendance personnelle (liens tribaux de sang et de parenté), le lien « sociétaire » sera basé au contraire sur l’autonomie et le conflit « l’échange contractuel », ce que Weber avait appelé « processus de « sociation ».
Pour revenir à la notion de communauté décrite par Marx, nous pouvons dire que «la communauté naturelle englobe de multiples formes de dépendances qui relève de l’immaturité de l’individu à couper le cordon ombilical qui le lie à la communauté ayant une fonction protectrice voire thérapeutique ». Face « à une homogénéisation forcée » nous tentons de valoriser un « ensemblissme identitaire » à travers un « nous massifié ».
Ce musellement de subjectivité qui a pour fonction « l’estompage de l’individu », place le sujet dans la certitude mais en même temps dans’’ la privation de lui-même’’.
Il faudrait dire que le processus multidimensionnel visant la transformation radicale « des fondements de mode de régulation antérieur » chamboulera la rupture entre « identité officiellement assignée et une identité subjectivement vécue au présent ».cette forme d’évolution « stop and go » ébranle à son tour les croyances et les représentation de l’imaginaire. Dans cette condition, le repli sur soi passera par la réactivation des solidarités claniques.
Dans ce cas de figure, nous pouvons dire que le pouvoir totalitaire « est une force affectant d’autres formes en v d’imposer une emprise » ; son objectif « est de conduire les conduites ». Citons à titre d’exemple l’analyse de Michel Foucault dans surveiller et punir en définissant la discipline comme « un art du corps humain visant la formation d’un rapport qui dans le même mécanisme le rend d’autant plus obéissant qu’ il n’est plus utile et inversement ».
De ce fait, l’éducation dite « surmoique » favorise une « micro pénalité », sanctionnant les divers manquements à l’organisation sociale basée sur le bâillonnement de la liberté individuelle.
Cet aspect nous permet aussi de comprendre comment l’univers masculin/ féminin verse continuellement dans la nappe bien lisse de la phallocratie où pour reprendre le sociologue Pierre Bourdieu « la domination masculine ». Le témoignage d’une femme divorcée est saisissant « sa famille ne m’a pas acceptée je suis noire kehloucha etc
L’attitude ambivalente de l’esprit alternatif tradition /modernité démontre que la forme du raisonnement a pu changer mais le fond demeure statique. Pour étayer notre point de vue il serait judicieux de faire un bref survol sur la conception de la famille avec son exemple de société « entrouverte ».
Partant de l’idée de Linton qui disait que « les sociétés sont des groupes organisés d’individus et les cultures ne sont en dernière analyse rien de plus que des systèmes de réponses répétées commune aux membres d’une société » ceci permet de mettre en exergue l’héritage culturel dans la déterminations des comportements.
La famille structurée par le raisonnement alternatif tradition/modernité joue avec le comportement rituel subtilement. Dans ce sens, nous rejoignons la psychologue Nafissa Zerdoumi qui disait « la plupart des idées sont moins le fruit de la formation donnée volontairement par la société que par l’imprégnation inconsciente par les mœurs du milieu lui-même » .
Abondant dans ce sens, le psychiatre Boucebci nous faisait savoir que l’image de l’ enfant apparait marquée par la complexité des images du père».
Bouhadiba dans son livre sexualité en islam nous dira que l’enfant attend « sans cesse la mort du père pour pouvoir accéder à l’autonomie et à la dépendance . Chez la fille par contre « le désir intense et non surmonté du pénis se renforce en ayant une forte crainte de la féminité due à son statut inférieur. » Cet aspect démontre que la fille algérienne est dans la plupart des cas mise en garde pour se préparer à la vie conjugale.
Devant la dimension de la « domination masculine qui reste bien ancrée « dans l’inconscient », Bensmail dira que l’épouse est d’abord et surtout la belle fille étrangère, soumise au contrôle de la belle-mère » devant la modernisation de l’archaïsme, cette vision demeure prégnante dans l’imaginaire social en affirmant avec Bernard Sigg « que la femme est sifflée ou battue par une apparence occidentale ».
A cet effet, nous rejoignons Gustave Lebon qui disait que « la femme durant son enfance dépend du père, pendant sa jeunesse de son mari , son mari mort , de ses enfants. Pour corroborer notre point de vue nous dirons qu’une fille unique qui perd son père peut se retrouver dépossédée, car les biens de son père reviennent à sa famille , sauf si ce dernier prend l’initiative de faire une donation ; Ce qui est rare car on n’ose pas franchir la barrière de la foule.
Nous pouvons affirmer sans exagération que la femme demeure soumise aux normes patriarcales ; cette attitude qui favorise une « société close » met en avant une forme d’autoflagellation inconsciente. Selon un rapport publie dans le journal francophone ElWatan , ils nous fera savoir que 60/ de femmes trouvent normal que leurs maris les battent .
Pour revenir à la dimension du combat féministe, il n’en demeure pas moins de voir que cette « décolonisation se traduit uniquement sur l’aspect pratique de la revendication sociale qui reste prisonnière par l’instance psychique surmoïque qui édicte ses lois.
Dans le « féminisme comme éthique », Nancy Huston disait « je crois que toute femme féministe ressent jusqu’à certain point les effets négatifs du discours qu’elle a elle-même contribuer à élabore, en poursuivant son analyse elle dira que toute femme féministe se sent de temps en temps dans la mauvaise conscience un tantinet collabo ».
Dans ce sens nous dirons avec Monique Gadant que les tabous, les interdits, la censure et l’autocensure affectent toutes les sphères de l’activité privée et publique ; les intellectuels, les sociologues eux même, et même les communistes ne sont pas à l’abri. Ils subissent tous les mêmes lois d’airain des traditions inhibitrices. Une chose étant sûre : le militantisme refoulait chez les femmes du PCA refoulait toute revendication féministe et paralysait aussi bien la réflexion que la revendication »
Nous pensons que cette analyse peut trouver un écho favorable dans le paysage social algérien car l’influence de l’aspect traditionnel parait prégnante par « la clôture identitaire ». En un mot comme le dit Barthe l’amoureux est brime par le social
suite à la projection de ce film documentaire, le sentiment d’impuissance était bien présent et la question lancinante qui revient « est que faire pour affronter l’abime » ?.
Pour sortir de l’ornière de l l’Impuissancialisme, le fait d’aborder la touche barthienne dans le débat nous a permis d’esquisser quelques réflexions sur l’amour comme sujet réflexif en valorisant le désordre dans la lecture de l’amour comme objet paradoxale ,le désordre du langage chez le sujet

Dans ce sens Roland Barthe s’est inspire de la psychanalyse en essayant de réfléchir sur L’ « hainamoration » (Lacan, 1999 : 116) le psychanalyste à forge un concept qui met en relief « le fait que la haine et l’amour sont enlacés dans une inextricable interaction. »
Devant cette fascination imaginaire Barthe avait abordé la « déchirure d’amour, au-delà de la souffrance, de la douleur d’amour, comporte souvent comme corollaire la haine. Après l’amour, pourquoi tant de haine »ce bref clin d’œil dépasse largement notre modeste contribution.
«Les blessés d’Eros cherchent la consolation ou l’apaisement de leurs douleurs dans des compensations morbides. Le renversement de l’amour en haine produit donc une attirance naturelle du sujet vers les expressions de la pulsion de mort du sujet. Comme si cette mise à mort se traduisait par une efflorescence de symptômes tant sur le plan psychique que somatique » comme le souligne le psychanalyste Didier Lauru.
En guise de conclusion, nous tenterons de dire, qu’aborder la question du sentiment amoureux devrait faire appel « au comble de la raison et de la folie » au sens du sociologue d’Edgar Morin. Cet aspect poétique nous permettra de rompre avec l’idée de « clôture identitaire » qui essentialise les rapports humains. Comme le langage c’est les autres, nous proposons quelques strophes de Nizar el kabani qui décrit avec justesse la transgression chez l’aimant.
Je lis ton corps… et me cultive.
Le jour où s’est arrêté Le dialogue entre tes seins
Dans l’eau prenant leur bain .Et les tribus s’affrontant pour l’eau
L’ère de la décadence a commencé, Alors la guerre de la pluie fut déclarée

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