Le théâtre est une fête permanente : Par Ahmed Cheniki

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Par Ahmed CHENIKI

Le théâtre est un moment, un lieu, une collectivité. Il est synonyme de fête, le figer en le célébrant une fois par an, c’est peut-être lui enlever cette sacralité qui lui apporte un surcroît de majesté et ne l’éloigne paradoxalement pas de la culture de l’ordinaire qui lui a permis, dès son apparition d’être le lieu privilégié de l’affirmation de la citoyenneté. Le théâtre est avant tout un révélateur des tensions et des conflits qui agitent les sociétés, il est aussi cet espace public où se discutent les affaires de la cité, où la passion amoureuse est le thème le plus traité par les vrais hommes de théâtre qui savent que rien ne se fait de beau et de bon si on occulte la dimension humaine et les bruissements des sociétés. Sophocle, Aristophane, Plaute, Shakespeare, Stanislavski, Meyerhold, Pinter, Fassbinder, Brecht, Sartre, Mnouchkine, tous ces hommes et ces femmes ont apporté au monde du rêve et un pain béni qui participent de la construction d’images et de représentations façonnant les identités humaines qui s’imbriquent, s’enchâssent et s’interpénètrent, permettant la mise en œuvre d’un espace commun, de paroles singulièrement plurielles et de destins faits pour être collectifs. L’homme est au cœur de toute quête artistique. Certes, le monde d’aujourd’hui est traversé par de multiples tragédies, les guerres sont les graves et béantes blessures humaines, mais l’espoir n’est pas absent, même si l’entreprise théâtrale n’arrive pas à juguler les haines et les préjugés racistes qui contribuent à la déshumanisation d’un monde menacé par une dangereuse poussée néolibérale qui condamne le théâtre et l’humanité au désastre.

Il n’est nullement possible de parler de théâtre en cette journée du 27 mars sans évoquer cette nécessaire mémoire qui traverse les émotions, les frontières, les temps et les pouvoirs, donnant à lire cette irrépressible volonté de rêver et de construire, au-delà des différences, d’extraordinaires passerelles et de merveilleux échanges. Le théâtre est à la fois un lieu de témoignage et un gage de citoyenneté. Ce n’est pas sans raison qu’il va accompagner le mouvement national dans sa grande odyssée. Tout acte théâtral était une tentative d’affirmation et aussi de combat. Certes, l’art de la scène disait la tragédie de l’Algérie colonisée, blessée, traumatisée, témoignait de son combat, mais refusait toute sujétion, la cause était juste, le théâtre la prenait en charge à sa manière. C’est ce qu’avaient réalisé de talentueux hommes de théâtre et combattants, à l’instar de Mustapha Kateb et de Mohamed Boudia qui, déjà, se battaient pour une conception du théâtre qui permettait aux uns et aux autres d’être intelligents. Ils allaient, dans le prolongement du discours originel insister, juste après l’indépendance, sur la nécessité du théâtre et de la culture comme service public. Le théâtre est une utopie qui, paradoxalement, s’ancre dans le réel. C’est aussi et surtout un rêve d’un changement possible. Ce n’est pas sans raison que les tragiques grecs avaient favorisé un conflit fondamental, volonté humaine vs puissance divine, qui allait être à l’origine de l’idée de citoyenneté. Le rêve n’est, en aucun cas, irréel, il est au cœur du dire.

On glose depuis très longtemps à propos d’une disparition inéluctable du théâtre qui allait être remplacé par le cinéma, puis la télévision et aujourd’hui, par des moyens numériques. Le théâtre est toujours là, dans un monde marqué par la présence de graves crises, il dit ces secousses qui agitent les sociétés et contribue toujours, à sa manière, à rapprocher les hommes, atténuant les différences et à partager le beau. Certes, des crises cycliques caractérisent l’évolution de cet art, mais il reste marqué par sa vocation première qui est celle de dépasser les frontières, les obstacles linguistiques et les interventions politiques.

Certes, dans nos pays, une certaine régression caractérise le territoire de la scène, exigeant de radicales transformations de l’organisation actuelle et une vision nouvelle du théâtre et de la culture qui devraient épouser les contours de services publics, c’est-à-dire des vecteurs essentiels du développement national. Il faut réfléchir sérieusement à une véritable refonte de la pratique théâtrale encore trop marquée par une gestion trop bureaucratique et une organisation considérée comme tout à fait obsolète, dépassée et anachronique ? L’Etat pourrait bien contribuer à la transformation de cette réalité en partant de la nécessité de faire du théâtre un véritable service public qui interpellerait les collectivités locales, le monde universitaire et le milieu scolaire.

Le théâtre permet de tisser des liens, mettre en œuvre de nouveaux langages, dépassant les limites des paysages linguistiques et les frontières géographiques et politiques, conjuguant l’amour au temps d’une paix à construire. Il exprime les frustrations et le désir de changer un monde vivant un grave délitement, des guerres, de dramatiques injustices et de profondes inégalités. Le théâtre renouvelle, dans ce tragique contexte, ses outils, sa manière de saisir l’espace et de mettre en œuvre des personnages en situation de crise, il est à l’écoute des nouvelles techniques de communication qui, certes, renforcent et consolident l’écriture dramatique et scénique, mais ne se substituent nullement à elles. Le théâtre ne peut être l’apanage d’une classe particulière, c’est pour cela que depuis longtemps, de nombreux hommes et femmes de théâtre cherchent à élargir le champ de la représentation et d’en faire « un théâtre d’art pour tous » Giorgio Strehler) et « un art élitaire pour tous » (Antoine Vitez).

Le théâtre est la chronique et le récit de l’humanité, de ses mémoires, de ses évolutions et de ses espérances, au-delà des différences et des singularités. Il dit le monde, brisant les frontières, mettant en œuvre la mouvance des signes et des sens et l’idée de la perméabilité des cultures.

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