« les éléphants ne meurent pas d’oubli » d’Amina Mekahli :l’obscurité jouissive d’un être amoureux

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Par Adnan Hadj Mouri
« Aimer à perdre la raison » Jean Ferrat
Amina mekhali écrivaine prolifique, à travers son recueil de nouvelles intitulé « les éléphants ne meurent pas d’oubli », ’auteure nous pousse à réfléchir sur le sentiment amoureux dans un milieu contraint
La parole est un acte impérieux, une fonction jubilatoire qui permet au sujet de matérialiser sa présence dans la société. Le joli caractère de conscientisation qui accompagne le degré de socialisation se compare aux bracelets d’argent et d’ivoire sculptés par un imaginaire social.
Mais point n’est besoin d’exciter les parfums acre et apaisant de la flamme de la parole libre qui se laisse noyer dans « les routines d’obéissance ».
Le grognement atavique glapit de fureur, et le chemin subjectif peine à s’ouvrir malgré le jaillissement des cris de révolte; la torsion des cordes vocales se fige dans les abîmes d’une « grammaire amorphe » tout en valorisant le bruissant murmure de l’interdit.
Le sujet parlant devient un genre d’oiseaux qui dans l’obscurité hulule laissant entrevoir la bouche béante de la pathologie sociale.
Les yeux rivés sur la résignation et les gorges nouées cherchent à rejoindre les arcanes de l’incommunicabilité.
Les flammes du culte du silence cravachent la dimension du « je » en tant que « parcelle d’autonomie » et d’originalité faisant galoper la courbe très douce de l’inconscient qui fait que le sujet est parlé plutôt qu’il ne parle pour reprendre Lacan.

En effet même si l’obscure violence symbolique est présente, elle fait annihiler la langue du désir ; une mèche de cheveux subjective huilée par la castration des sens tremble comme sous l’effet d’une caresse dans le contexte algérien.

L’interdit de penser embrume les aubes des paroles créatrices de sens, la falaise tourmentée par la clôture identitaire rend l’air irrespirable et aussi sombre qu’une nuée, mais le recours à l’écriture vient sécher la maudite fuite qui détruit l’édifice social.
Partant du principe que l’écriture étant notre propre névrose au-delà du cathartique, cette merveille permet de caresser avec ferveur le non-dit dans une jouissance qui noie les maux dans les mots.
L’ardeur fait rouler le souffle du désir en endiguant la pelote du malheur du citoyen dé subjectivé qui se libère à travers les différentes lectures de romans et en l’occurrence celui de Amina Mekahli, « les éléphants ne meurent pas d’oubli « .
Devant cette déliaison sociale associée à la logique de l’interdit qui a flétri le sentiment amoureux et terni l’image de la femme dans ce milieu fermé, nous pouvons dire que la contrainte de l’abîme est aussi tenace que l’ombre du désert.
Outre la chair meurtrie par la violence physique, le ton grave du sujet parlé par l’instance surmoïque se fait sentir chez l’écrivaine Amina .Pour corroborer notre point de vue, nous allons citer quelques passages ou mots qui nous paraissent importants quant à l’asservissement de l’imaginaire.

Dans ce recueil composé de sept nouvelles nous allons nous arrêter sur la première, les éléphants ne meurent pas d’oubli. Cette dernière exprime les effets ravageurs de la « socialité anomique « « tu as de belles mains, de très belles mains Jaime les regarder …. Pas ici, nous sommes pratiquement dans la rue ». Cette description démontre les métastases de l’interdit enfoui dans l’inconscient ainsi que le bâillonnement de libertés individuelles favorisant le tabou corporel.
Le lien social en Algérie porte en lui les stigmates de la désorganisation sociale ; sous la gorge de la coercition, la dimension morbide du musellement de subjectivité favorise en soi la destruction de « l’autre » par l’effet de la servitude à « l’impuissancialisme ».
Au-delà de la pluralité des fléaux qui délitent le lien social, le facteur de l’incommunicabilité se situe dans la dialectique de la domination traditionnelle et la défense d’une parole libre exempte de domination .Cette inertie comportementale d’une société entrouverte favorise en soi un surmoi collectif qui demeure continuellement aux aguets.
Survolant la deuxième nouvelle intitulée les fantômes de la 504 blanche, celle-ci traite la question du couple : des parents qui rétorquent à leurs fils la question suivante « tu veux épouser cette Kahina ?alors tu la ramènes ici, sa mère doit venir également …. Inutile d’essayer de discuter ». En scrutant l’attaque du « baryton sismique des catastrophes orales », le visage angélique de la  » « reliance » est dominé par la sanctification de l’abime.
La conception onirique du couple s’éveille sous le joug de la tyrannie parentale puisque le refoulement de l’origine ne saurait estomper le souvenir de l’interdit dans son ensemble.
Le raisonnement boiteux de l’autorité parentale constitue le plus grand despotisme et cette forme d’infantilisation entraine une attitude de mépris quand on qualifie les adultes d’enfants immatures qu’il faut surveiller en permanence encadrer et gérer.
Cette forme d’indigence nous rappelle le philosophe Sartre et sa citation « Au-delà de ce que je suis de par l’hérédité et de ce qu’ on a fait de moi par le milieu et l’éducation, il y a ce que je fais avec ce que je suis et ce qu’ on a fait de moi » alors comment peut-on prétendre aborder la nature du couple dans une structure sociale où liberté est synonyme d’un périple semé d’embuches en raison des contradictions voire des paradoxes que génèrent cette éducation pathologique.
Dans ce sillage nous mettons en exergue la cinquième nouvelle « la confrérie des contrebandiers » elle raconte la vie d’un « un homme qui est traité de fou parce qu’ il ose parler d’amour. Et enfin la dernière nouvelle, « le sablier s’est vidé pour rien », elle parle de « tous les hommes amoureux qui sont ensorcelés, car un homme ça n’aime pas » cette conception mortifère démontre les coups implacables remplis de musellement de subjectivité ; à l’individu en proie à l’irrationnelle impétuosité du désir de l’interdit, succède l’aliénation qui ne voit en la femme qu’un objet sexuel quand on doit subir la frustration sexuelle.
Aimer serait plus difficile pour les hommes ? le psychanalyste Miller dira Oh oui ! Même un homme amoureux à des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel. »

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.
Prenons le cas de l’union conjugale qui reste soumise à la volonté parentale de près ou de loin, notamment chez la mère qui joue une fonction castratrice ; n’en déplaise au combat féministe qui se complaît dans l’inhibition. Cet aspect mortifère méconnait les fêlures de la subjectivité faisant valoir le triomphe du combat de la femme potiche car l’élixir du charlatanisme a été intériorisé à bien des égards.
Il suffit de se pencher sur l’éducation surmoïque pour décrypter le rapport mère /fille et mère /fils, qui retrace naturellement une précarité psychique qui se ravale dans le complexe œdipien.
Sur cet aspect, les tenants de la normalité névrotique qui appuient dans leurs discours la fonction surmoïque étalent à grand frais leurs pathologies ordonnant plusieurs types de châtiments corporels pour condamner chaque femme souhaitant exprimer tout simplement son individualité.
Après avoir fait un bref survol sur le recueil de nouvelles qui nous permet de questionner nos certitudes en matière d’amour, cet aspect peut se dissoudre dans les méandre de l’amur . Autrement dit aimer c’est donner ce qu’on n’a pas ». L’approche lacanienne a mis en relief une première instance « l’imaginaire, il laisse tout ce qui est de l’ordre des représentations – représentations qui concernent l’image de soi d’une part (c’est ce que Lacan a déjà défriché dès cette époque avec son « stade du miroir ») et l’image de l’autre d’autre part. »
La deuxième caractéristique c’est « le symbolique, quant à lui, ce sera tout ce qui concerne la parole, la parole conçue comme ce qui tout à la fois fonde la subjectivité et assure la médiation à l’autre. La parole, c’est ce qui permet d’abord de nous unir à l’autre. »
Et enfin le dernier registre le Réel, « la place que lui donne Lacan ne cessera pas d’évoluer. Disons que, à ces débuts, il est à distinguer de la réalité. Le réel n’est jamais donné immédiatement, il ne se définit que par rapport aux deux premières instances : il se trouve comme expulsé de la réalité par le symbolique, en tant que ce qui, de cette réalité, n’est jamais complètement symbolisable. » Pour paraphraser Lacan aimer est la symbolisation de l’autre comme présence et comme absence.
Cet aspect nous montre qu’Aimer l’autre, « c’est lui donner son manque en espérant qu’il saura en prendre soin et qu’il nous donnera envie d’en faire un espace de création permanente ».
Ceci dit pour revenir au recueil d’Amina Mekhali qui décrit avec élégance l’amour tabou qui se voit fléchir refoulant tout désir sexuel. Devant ce fantasme, la nappe bien lisse de la phallocratie prend le dessus sur l’altérité du couple et de ce fait la périlleuse gymnastique qui détermine cette intoxication de dépendance qui s’exprime dans le refus de couper le cordon ombilicale.
Sur cet aspect nous pouvons dire que l’homme/ femme algérien entretient de façon symbolique des relations incestueuses avec leur mère.
Devant la judicieuse approche psychanalytique qui dépasse largement notre propos vu la complexité qu’elle recèle dans son sein nous dirons que pour se départir de cet état de «  »servitude volontaire » à la fois consciente et inconsciente , nous pouvons opposer comme le souligne le psychanalyste Bernard Sigg aux pratiques monolithiques l’alternative d’une pensée autonome vivante et multiple qui favorise l’altérité .
La mise en exergue de cette singularité agissante va nous permettre de paraphraser le psychanalyste Lacan pour dire qu’il n’y aura pas de  »rapport sexuel.
Autrement dit ce psychanalyste nous fait savoir que dans la sexualité en réalité chacun est en grande partie dans sa propre affaire «  »  »il expliquera en disant qu’il existe « la médiation du corps de l’autre , mais enfin de compte la jouissance sera toujours votre jouissance. Le sexuel ne conjoint pas » est ce que c’est le sujet parlant « l’inconscient comme trou « assure la continuité entre vérité et mensonge pour reprendre le mentir vrai titre d’un ouvrage d’Aragon »
Enfin, je tombe amoureux comme je tombe d’une chaise, voilà ce qu’Alfred de Musset dans son enseignement à travers son recueil, « on ne badine pas avec l’amour », nous apprend ; il nous permet de nous questionner sur l’amour en tant que chute originelle.

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