Procès d’un livre : « Tropique de la violence » de Nathacha Appanah

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Par Bila Yanar

Née le 24 Mai 1973, Nathacha Appanah est une romancière mauricienne descendante d’une famille indienne immigrée à l’Île Maurice. Journaliste à ses débuts de profession, elle amorce sa carrière d’écrivain, très tôt, avec des ouvrages très remarquables comme « le Dernier frère » et «  La Noce d’Anna ».

Tropique de la violence, baptisé le livre aux 13 prix littéraires dont celui de France Télévision, paru en 2016, est une peinture pittoresque avec une composition littéraire riche et poignante, voire violente à vous tordre de dégoût des injustices qui règnent sur l’Île de Mayotte où elle a vécu deux ans.

Une petite rétrospective de l’Ile Mayotte

Mayotte, habitée par les Mahorais, est un département français d’outre mer, et enclavée dans le canal du Mozambique dans l’océan indien. Autrefois, l’île composait l’Archipel des Comores, qui, a voté, par voie référendaire, son indépendance de l’état de France pour constituer ainsi, une union libre. En 2014, le statut de Mayotte change pour celui de région ultrapériphérique. De fait, elle prend partie intégrante de l’union européenne. Depuis cette décision parlementaire, des clandestins affluent des régions avoisinantes, au péril de leurs vies, (l’Archipel des Comores, Mozambique, Madagascar…) sur le territoire mahorais à bord de kwassa kwassa (pirogue motorisée) pour bénéficier de la nationalité Française. En quelques années, des bidons villes pullulent dans cet enfer paradisiaque où le racket, les agressions, et le crime sont le lot quotidien de ce bout de terre oublié et noyé au large de l’hémisphère austral. L’impuissance du pouvoir en place devant cette déferlante humaine a donné droit à une vague d’expéditions punitives, menées quotidiennement par les iliens-même. En conséquence, Mayotte sombre dans une violence accrue, à la solde de la misère humaine.

La genèse du livre

Ne vous fiez pas à la plume doucereuse de l’auteur dans les premières pages. Elle relate le récit de cinq destinées. Elle s’efface complètement pour donner la parole à ces gens qui racontent leur croisée, leur histoire et celle de tous les habitants de cette terre au décor tropical constellée de cruauté.

Marie, une blanche, qui tombe au charme d’un Mahorais, l’épouse et s’installe sur l’île. Elle sera employée comme infermière dans l’hôpital de Mamoudzou, ville principale du département. Après un an de vie conjugale, elle s’impatiente de ne pas pouvoir donner d’enfant. Un jour de grande pluie, une Comorienne âgée d’à peine 16 ans débarque sur les côtes de Mayotte pour accoucher d’un garçon. Le nouveau né atteint d’hétérochromie, avec un œil noir et un autre vert, sera abandonné par la jeune maman en raison d’une croyance ancestrale qui le désigne de maléfique, ‘un djinn’. Marie le recueille comme un cadeau du ciel et l’élève seule après sa séparation de son conjoint. Moïse recevra une éducation française et lit comme des petites prières le livre de l’Enfant de la rivière d’Henri Bosco, qu’il invoque au travers des malheurs qui l’accablent après l’AVC, sans retour possible, de sa mère adoptive.

De ses 15 ans d’âge, il reçoit un électrochoc, après qu’il ait appris son adoption et le rejet de sa mère biologique, « qui avait peur de lui » et commence, alors, une descente aux enfers. Il fait la rencontre de Bruce, un délinquant qui devient vite le roi d’un ghetto, nommé Gaza. Celui-ci régente en vrai chef avec une troupe d’adolescent errant du matin au soir, les pieds nus, sur ce bidonville qui abrite essentiellement des clandestins  sans papiers.

Pourquoi lire absolument ce livre ?

Difficile de ne pas marcher sur le sol de Mayotte de part en part des paysages dépeints, à la parcelle près, de ce petit paradis à la lisière du monde. Il est encore plus difficile de ne pas s’émouvoir de la tournure que prennent les événements le long du roman. Une plume légère, envoutante, presque mystique, vous plonge au cœur du ciel du sud à la pointe de l’Afrique. Ce roman multi-choral donne vie à cinq personnages qui prennent la parole et racontent la misère de cette région, pourtant française. Son métier de journaliste lui a bénéficié pour interroger les habitants locaux. Elle  décrit sans maquillage leur quotidien qui se détache par motte entière d’une vie descente.

Elle n’hésite pas à se mettre à hauteur d’enfant pour être le truchement de gamins de 15 à 17 ans. Elle raconte  leur chair, leur existence avec un style propre à chacun, en usant de mots crûs, d’un langage trivial, et même vulgaire. De là est toute la puissance du texte et sa vérité amère. Je vous invite au voyage sur une île échouée, flottant quelque part sur les eaux de l’oubli.

Extraits du livre

«Marie parle : Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager … je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

«Bruce parle : Mais dans quel putain de monde tu vis ? C’est Mayotte ici et toi tu dis c’est la France. Va chier ! La France c’est comme ça ? En France tu vois des enfants traîner du matin au soir comme ça, toi ? En France il y a des kwassas qui arrivent par dizaines comme ça avec des gens qui débarquent sur les plages et certains sont déjà à demi morts? En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça? En France les gens chient et jettent leurs ordures dans les ravines comme ça? »

« Moïse parle : Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Bruce est rentré et il y a eu ce silence, même la télé s’est tue ou c’est moi qui imagine cela. Il a dit vient là ma chérie.

Mais tout ça n’est rien à côté du temps qui s’écoule seconde par seconde et des choses qu’on entend et qu’on voit. On entend son chien et on imagine celui-ci défonce la porte et mord Bruce qui est en train d’enfoncer sa bite dans votre chair. On imagine que Bruce hurle, non pas parce qu’il est le roi de Gaza et qu’il vous possède comme il possède la moindre poussière ici, mais parce qu’un chien vient de lui sauter à la gorge, juste là autour de la pomme d’Adam, et que ce chien-là ne lâche pas, non il ne lâcherait pas, Bosco. »

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