Procès d’un livre : « La nuit sacrée » de Tahar Ben Jelloun

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Par Bila Yanar

Sur l’écrivain

Tahar Ben Jelloun né à Fès en 1947 où il reçoit une instruction principalement francophone. Diplômé de philosophie, il professera cette matière dans des lycées au Maroc. Alors que l’arabisation de l’enseignement des sciences philosophiques eut été édictée par la Monarchie, il s’est vu contraint d’émigrer en France. Il recevra, plus tard,  le grade de docteur d’état en psychopathologie sociale. Sa pluridisciplinarité profitera pour beaucoup à sa poésie et à son écriture singulière.

La genèse du livre

La Nuit sacrée est un roman à la manière des milles et une nuit. Le rêve et l’imaginaire se confondent à la réalité harassante d’une société incarcérée pour la perpétuité en raison d’un crime non avenu. Une réalité commune à tout la Maghreb. La conteuse ne porte pas vraiment de nom ni de visage, encore moins un passé. Elle porte en fardeau, un corps tel ‘ un sac de sable rendant la marche difficile ‘. La vingt-septième nuit du mois de ramadan, sur son lit de mort, son père l’affranchit à jamais du secret qui entourait sa féminité. Celle-ci a été durant vingt ans l’objet d’un mensonge. Elevée comme un fils dans une fratrie de cinq filles, son père ayant perdu toute illusion de concevoir un vrai hériter, décide de faire porter à sa dernière fille un voile d’ombre masculine. Notez qu’au Maroc la loi stipule que si le défunt a plusieurs filles, les deux tiers de son héritage sont répartis entre elles à parts égales, tandis que le huitième est perçu par la veuve.  Le reste est distribué à part égale aux mâles ayant le degré de parenté le plus proche du défunt (père, frères, oncles paternels, cousins germains).

A partir de ces deux injustices, que sont l’iniquité entre les sexes et le mensonge qui enveloppait son corps de femme, la protagoniste, dès lors qu’elle enterre son père, entame un voyage à la quête de sa vraie histoire et de celle de ses sens. Cette fresque romanesque, peuplée de paysages oniriques, est racontée à sa fin d’âge. Ce choix est celui du sage qui se rend compte des conséquences du gâchis laissé derrière soi, faisant place aux remords et aux silences pesants.

Elle fût d’abord enlevée par un homme bleu (Prince touareg) dans la nuit, puis se retrouve dans un village suspendu dans l’espace temps. Son périple fut écourté. Violée par un inconnu, elle se retrouve devant un hammam dirigé par l’Assise qui vomit la haine. Celle-ci la prend en pitié et la recueille pour l’aider dans les taches ménagères. La prêtresse des lieux vit avec son frère cadet, aveugle, dont elle prend soin avec trop de précaution et animée d’une servitude absolue…Je vous laisse découvrir le reste improbable et fascinant de l’histoire.

Pourquoi lire absolument ce livre ?

Si l’auteur d’aujourd’hui a des modalités d’écriture assez simples et compréhensibles de tous, elles sont loin d’être simplistes. Son style est fluide, ce que ses mots sont justes. Dès le premier chapitre, l’on est baigné dans une ambiance feutrée qui rappellent les parfums des souks marocains. L’histoire, ponctué de poésie, tire sa profondeur des thèmes qu’elle évoque à travers les péripéties de son personnage : les injustices qui distillent la société, l’ignorance, les mauvaises interprétations de l’islam, les relations sexuelles, les exactions du pouvoir en place..etc. Ecrivain engagé, il ne fait pas l’avarice des mots pour situer tous les mal-êtres qui rongent la structure sociale maghrébine.

Ben Jelloun passe maitre dans l’art de l’édification des relations humaines dans ses contes. Ils nous enseignent dans ce livre du comment une femme peut libérer son corps, non pas pour en user des attribues, mais pour le dépasser dans sa dimension physique. L’amitié qui la liera à cet aveugle, est une parfaite illustration de la séparation du corps et de l’esprit dans la construction d’une vraie relation. Transgressant ainsi les limites du désir corporel, visible et qui a besoin d’image et de situation pour s’alimenter. Il parle de la vraie amitié, celle qui fait socle à l’amour nu et scelle à vie les êtres.

Prix littéraire

La nuit sacrée obtint le prix prestigieux Goncourt du meilleur roman en 1987.

Extraits du livre

« Ce qui importe c’est la vérité.

A présent que je suis vieille, j’ai toute la sérénité pour vivre.

Je vais parler, déposer les mots et le temps. Je me sens un peu lourde. Ce ne sont pas les années qui pèsent le plus, mais tout ce qui n’a pas été dit, tout ce que j’ai tu et dissimulé. Je ne savais pas qu’une mémoire remplie de silences et de regards arrêtés pouvait devenir un sac de sable rendant la marche difficile.

J’ai mis du temps pour arriver jusqu’à vous. Amis du Bien ! La place est toujours ronde. Comme la folie. Rien n’a changé. Ni le ciel ni les hommes.

Je suis heureuse d’être enfin là. Vous êtes ma délivrance, la lumière de mes yeux. Mes rides sont belles et nombreuses. Celles sur le front sont les traces et les épreuves de la vérité. Elles sont l’harmonie du temps. Celles sur le dos des mains sont les lignes du destin. Regardez comme elles se croisent, désignent des chemins de fortune, dessinant une étoile après sa chute dans l’eau d’un lac… »

« Le hasard fit que mon errance ne dura pas longtemps. Le destin dirigea mes pas vers le hammam. Ce fut le viol dans la forêt qui me poussa vers ce lieu. Je savais que dans un premier temps, je ne pouvais vivre qu’avec des êtres singuliers. J’étais heureuse que le premier homme qui aima mon corps fût un aveugle, un homme qui avait les yeux au bout des doigts et dont les caresses lentes et douces recomposaient mon image. »

Il est à noter que La Nuit sacré est un roman complémentaire à celui de L’Enfant de sable qui est à lire aussi sans modération.

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