Procès d’un livre : « Qu’attendent les singes » de Yasmina Khadra

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Par Bila Yanar

Sur l’écrivain et la parution du livre
Yasmina Khadra n’est plus à présenter, dépositaire de la littérature nationale francophone à l’étranger, ses romans ont une présence très soutenue dans les champs littéraires de par le monde. Il est l’Ecrivain algérien le plus lu, avec plus de 7 millions de lecteurs, traduit dans 42 langues. Ses œuvres ont sillonné le globe pour glaner nombre de distinctions.
Mohammed Moulessehoul, de son vrai nom est né le 10 janvier 1955 à Kenadsa, dans l’actuelle wilaya de Bechar dans le grand sud algérien. Militaire à la retraite, il écrit sous le pseudonyme de Yasmina Khadra, composé des deux prénoms de son épouse. Il déclare : « Mon épouse m’a soutenu et m’a permis de surmonter toutes les épreuves qui ont jalonné ma vie. En portant ses prénoms comme des lauriers, c’est ma façon de lui rester redevable. Sans elle, j’aurais abandonné. C’est elle qui m’a donné le courage de transgresser les interdits. Lorsque je lui ai parlé de la censure militaire, elle s’est portée volontaire pour signer à ma place mes contrats d’édition et m’a dit cette phrase qui restera biblique pour moi : “Tu m’as donné ton nom pour la vie. Je te donne le mien pour la postérité”. »
En 2008, il est nommé Directeur du Centre Culturel Algérien, fonction à laquelle il est mis fin le 29 mai 2014, après qu’il ait parlé « d’absurdité » et de « fuite en avant suicidaire » à propos du quatrième mandat de Bouteflika. Il annonce être candidat aux présidentielles algériennes en 2013. Selon son décompte, il ne recueille pas les voix suffisantes et échoue à déposer sa candidature auprès du Conseil constitutionnel. Il déclare qu’il a perdu et respecte la volonté du peuple qui a tranché pour son immobilité à aller de l’avant et le rend coupable de sa résignation. Il s’en est suivi la parution du roman « Qu’attendent les singes », chez les éditions Julliard, le 04 avril 2014, à Paris, et le 06 Avril de l’année en cours chez Casbah édition, Alger.
La genèse du livre
Ouvrons une grande fenêtre et faisons un portrait en tout point conforme de ce roman, qui est de loin le livre le plus marquant de son œuvre. Contre fâcheusement, l’acharnement de certains médias sur Khadra, durant cette période, et le tollé de polémique qui a été levé à son encontre, a fortifié sa mauvaise presse. Lequel était perçu, pour beaucoup, comme une revanche de l’écrivain sur le peuple qu’il traiterait de singes après qu’il ait échoué à sa candidature aux présidentielles, comme précédemment énoncé. Or, à lire le livre, une autre vérité affleure.
Si on devait coller une étiquette à ce livre, ce serait un roman noir. Une jeune étudiante a été retrouvée assassinée, un sein entaillé et pendant. La victime a été enroulée dans un drap blanc avant d’être jetée dans un oued de la banlieue d’Alger. La commissaire de police, Nora, diligentée sur les lieux du crime, incarne la loyauté, le dévouement absolu envers ses insignes et son pays. Celle-ci est secondée par le lieutenant Guerd qui récuse toute autorité de son chef et ne se cache pas de ses réflexions misogynes.
Dans l’ombre d’un système politique corrompu, Haj Saad Hamerlaine, appelé péjorativement « Rboba » tire les ficelles de cette toile complexe qu’est le pouvoir, à travers des personnages serviles et centrés sur l’argent.
Le troisième pivot de cet ouvrage est un magnat des médias, à la tête d’un grand quotidien national ; qui sert d’homme de peine dans les rouages de l’opinion publique.
Pourquoi lire absolument ce livre ?
Tout d’abord, Khadra tire sa renommée de son style acéré. Il psychanalyse ses personnages jusqu’au tréfonds de leurs êtres, d’une part. D’autre part, il coud une intrigue politique, où il tient en haleine le lecteur dès les premières lignes. Qu’attendent les singent est émaillé de paraboles représentant le système politique algérien ainsi que ses décidants mythifiés, dont on parle comme l’on parlerait des fantômes, sans jamais les croiser.
Nora, la commissaire de police ne ménagera aucun effort pour élucider ce meurtre atroce. Ses collègues, machos, qui doutent de son orientation sexuelle, vont user de tous les moyens pour l’entraver dans l’exécution de sa mission.
Rboba, quand à lui, semble d’un geste de la main décréter le beau ou le mauvais temps en Algérie avec l’aide de ses complices.
La morale de l’histoire, que je vous invite à découvrir à travers la prose poétique de cet écrivain de génie est que si demain tous les rbobas de l’Algérie viendraient tous à disparaitre, le pays connaitra le même sort. Méditation.
Extraits du livre
« En Algérie, on appelle cette dernière catégorie : les Béni Kelboun.
Génétiquement néfastes, les Béni Kelboun disposent de leur propre trinité :
Ils mentent par nature, trichent par principe et nuisent par vocation.
Ceci est leur histoire. »

« Jamais un vrai D’Arguez, un vrai pisse-debout, n’aurait accepté d’être humilié par une femme galonnée ou pas devant des hommes. Lui, qui arborait son appendice ventral en guise de sceptre, qui était persuadé que les femmes étaient faites pour procréer, nettoyer et se la boucler, il avait été servi. »
« Je refuse de croire au recyclage de ton malheur, Algérie. Ton simulacre de victime expiatoire ne trompe personne et ta convalescence n’a que trop duré. Un jour, le voile intégral qui te dérobe à nu pour que le monde entier voie que tu n’as pas pris une seule ride, que tes seins sont aussi fermes et tes serments, ton esprit plus clair que l’eau de tes sources et tes promesses toujours aussi intactes que tes rêves. Algérie la Belle, la Tendre, la Magnifique, je refuse de croire que tes héros sont morts pour être oubliés, que tes jours sont comptés, que tes rues sont orphelines de leurs légendes et tes enfants rangés à la consigne des gares fantômes. S’il faut secouer tes montagnes pour les dépoussiérer, boire la mer jusqu’à la lie pour que tes calanques se muent en vergers, s’il faut aller au fin fond de l’enfer ramener la lumière qui manque à ton soleil, je le ferai. »

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