Procès d’un livre: « Chanson douce » de Laila Slimani

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Par Bila Yanar

Sur l’écrivain

Leila Slimani a vu le jour à Rabat en 1981, de père marocain qui avait exercé les fonctions de secrétaire d’Etat aux affaires économiques du royaume avant d’être appelé au poste de PDG d’une banque de prêt immobilier et hôtelier. Sa mère est une franco-algérienne, l’une des premières femmes médecins du pays et qui lui avait légué l’amour de la lecture et de la liberté, confie-t-elle dans une interview. Laila a quitté sa terre natale marocaine, la fleur au fusil, et s’est installée à Paris où elle sera diplômée de l’institut d’études politiques. Elle écrira ensuite divers articles relatifs à l’Afrique du nord durant 5 ans, sous l’enseigne de l’hebdomadaire Jeune Afrique puis se retirera pour se consacrer entièrement à sa carrière d’écrivain. Elle publiera son premier roman en 2014 intitulé le jardin de l’ogre qui fut très remarqué.

La genèse du livre

« Chanson douce » est digne d’un grand thriller américain à vous glacer le sang. Inspiré d’un tragique fait divers survenu en 2012 dans la métropole newyorkaise, donnant ainsi la réplique au récit de ce couple de bobos parisiens d’apparence ordinaire, mais qui va vivre un événement des plus horrifiques. Dès la première ligne du roman, elle divulgue la fin de l’histoire «  Le bébé est mort. Il a suffit de quelques secondes ». A la lecture de cet ouvrage, l’angoisse se noue aux silences et aux non-dits d’une nounou, presque parfaite, qui anticipe les besoins des ses employeurs et sait se rendre indispensable à en inverser les règles de subordination et de dépendance entre employé et employeur. Engagée à la hate, le couple Massé de la petite bourgeoisie française confie leurs deux enfants encore bercés par la petite enfance aux mains blanches, pétiolées, et impeccablement vernis de Louise, une nourrisse expérimentée et tellement dévouée et aimante de leurs deux enfants qu’elle en devient irréelle.

La déchéance mentale de Louise a été mise en scène par des petites insinuations qui s’installent entre les interstices du quotidien de ce ménage à trois; composé du couple et de la nounou. Les Massés remarquent beaucoup de ses agissements étranges, mais décident, malgré tout, de la garder jusqu’à la fin de l’été avant de s’en séparer. A peine le printemps consumé, que la protagoniste commet l’irréparable double infanticide et plonge Paul et Myriam dans une nuit sombre et éternelle.

Stylistique et influences

Les pérégrinations dans le temps, tout à fait maitrisées,  les allers-retours incessants entre les personnages, rappellent les scénarios des romans noirs contemporains ; jalonnés de flashbacks qui baignent le lecteur dans des ambiances improbables, d’un autres temps, sans pour autant altérer la chronologie de l’histoire. Au contraire, la tragédie se précise, l’intrigue se dévoile peu à peu et à mesure qu’on avance dans le flot des mots. La narratrice ouvre des petits  trous de sourie pour prendre le spectateur à témoin de ce drame familial.

 L’écriture blanche de cet écrivain qui a su se démarquer, et son style épuré, finement ciselé, lui valent souvent des réminiscences camusiennes, qu’elle ne niera pas d’ailleurs. Pour autant, elle s’identifiera, elle-même, disciple de Tahar Ben Jelloun,  Stefan Zweig, Tolstoï et d’autres.

Pourquoi lire absolument ce livre ?

Parler d’une histoire de nourrisse est probablement des plus banales affaires. Mais pas tant que ça. Slimani a su mettre en évidence une des problématiques socioculturelles du siècle. Une mère au foyer qui choyait ses deux enfants décide de se remettre sur les chemins des prétoires. Myriam est diplômée de droit et qui mieux qu’elle peut parler des criminels qu’elle côtoie tous les jours dans les cours d’assisses, finit prise en étau, entre une nourrisse fluette qu’elle paye pour prendre soin de ses enfants, peut-être même pour les aimer, et sa carrière d’avocate. Qui des parents n’a pas ressenti cette culpabilité dévorante, un matin en allant dans la précipitation au travail, de devoir confier ses enfants à de parfaits étrangers. Des scénarios de tout genre s’échafaudent alors dans leurs esprits inquiets. Une mère, sans doute, est celle qu’on tient pour premier responsable, et celle-ci d’instinct ou de perceptions cognitives digérées en évoluant dans une société telle que la nôtre se sent coupable beaucoup plus que peut l’être le père. Ainsi ce livre nous rappelle la grande fragilité de la parfaite mécanique familiale qui ne tient parfois qu’à un mauvais choix de circonstances.

Distinctions du roman

« Chanson douce » a été triplement récompensé par les institutions littéraires suivantes :

La Prix Goncourt 2016

Grand Pris des Lectrices de Elle 2017

Grand Prix des Lycéennes de Elle 2017

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