Nahla Naïli : « Il y a des contraintes réelles à exercer le métier de sculpteur en Algérie »

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Nahla Naili est une jeune artiste algérienne qui a fait l’école des Beaux-arts d’Alger. Elle est l’auteure de plusieurs belles œuvres artistiques. Actuellement,elle continue ses études  à Paris 1, Panthéon-Sorbonne, où elle prépare une thèse de doctorat sous le thème de «Création et patrimoine urbain. Pour une pratique de l’art contemporain à travers la réhabilitation d’Alger». A l’occasion de la fête nationale de l’artiste, cette artiste prometteuse a acceptée de nous parler de la condition de l’artiste en Algérie.

Interviewée par Achour Hocine

Selon vous, l’artiste a-t-il le statut qu’il mérite en Algérie ?

Non, carrément pas ! Même si de grands efforts son déployés aujourd’hui par le ministère de la culture et  le gouvernement Algérien pour changer cela. Le statut de l’Artiste demeure très folklorique et folklorisé.

D’une part, à cause de l’immonde oubli dont a été victime l’Artiste dans la constitution Algérienne, à travers l’oubli de son statut juridique et son droit à la sécurité sociale, et qui n’a été, finalement,  corrigé qu’en 2014 dans le Décret exécutif n° 14-69, soit plus de 52 ans après l’indépendance de notre pays. C’est dire combien d’Artistes Algériens ont du, soit sacrifier leur pratique artistique pour intégrer un emploi dit « stable »en entreprise publique ou privée, soit immigrer pour être reconnus et vivre de leur art ou dans les pires des cas, répondre à une demande souvent institutionnelle (ayons l’honnêteté de le reconnaître, l’état demeure le plus important acquéreur  de l’art algérien),ce troisième cas de figure exige souvent de l’artiste qu’il adapte son art au profit d’une thématique politique.

D’autre part, parce que l’enseignement supérieur artistique est aujourd’hui à l’agonie.

évidemment les multiples commissions constituaient conjointement par les Ministères de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique et celui de la culture, apportent un avancement considérable à la problématique de l’enseignement artistique, en Algérie ! Mais cela reste insuffisant, au regard du potentiel national dont dispose notre pays dans ce secteur.

Prenons comme exemple la Tunisie, les efforts considérables menaient par ce pays, pour développer l’enseignement supérieure des métiers d’arts sont stratégiques ; Autant d’écoles d’arts plastiques et d’arts appliqués, que de formations artistiques dans des domaines variés tels que la mode, le design d’objet et de textile, l’architecture, le cinéma, l’animation 3D, le théâtre, la scénographie, la danse, etc ….La diversité des choix de formations diplômantes, dans le secteur des arts est telle , que le bachelier dont les inspirations professionnelles sont artistiques, trouvera sa voie et s’y épanouira à travers une formation rassurante quant à son avenir professionnel, mais également valorisante et reconnue.

Quelles sont les contraintes qui vous pénalisent dans l’exercice de votre art ?

Au delà des contraintes symboliques, qui n’en sont que pour celui qui accorde de l’importance au regard de la société. Il y a des contraintes réelles à exercer un métier tel que celui de sculpteur par exemple, en Algérie.

Commençons par le commencement, le lieu de production ! Figurez vous  que le premier oubli du statut de l’Artiste dans la constitution Algérienne à engendrer un oubli administratif plus profond. Je m’explique, si un artiste tente de contracter un prêt l’ANSEJ par exemple, pour créer son entreprise (Atelier de sculpture par exemple), il ne peut pas le faire avec le statut d’Artiste ! Parce que les textes qui régissent la réglementation d’attribution des prêts, ne le définissent pas comme un producteur de richesse économique. Et là l’artiste, entrepreneur, qui souhaite faire de sa formation universitaire une entreprise professionnelle, ne peut pas le faire. Il est condamné à passer par des boites de communications pour facturer ses œuvres, dont la production aura nécessité une agile acrobatie logistique.

Ensuite, il y a la question de l’accès au marché de l’art, national et international par les artistes Algériens.  Et ici aussi, la problématique est polymorphe et complexe car d’une part, il y a l’insuffisance des événements organisés dans notre pays, pour promouvoir l’art en tant que « produit commerçable  » et l’absence de stratégie politique en faveurs d’une industrie créative ; Et d’autre part, l’absentéisme du public algérien, qui tourne le dos aux artistes locaux. A l’époque, l’un des pères fondateurs de la peinture moderne algérienne, M’hamed Issiakhem (Que Dieu ait Son âme en Paix) le constatait déjà… l’artiste a besoin que son public lui soit fidèle pour continuer à exprimer ses visions du monde et les contestations qu’il en fait, à travers des œuvres plastiques. Il a besoin de l’échange, du dialogue, de la confrontation de son idée au regard du spectateur,  l’artiste a besoin d’activer cette rencontre qu’est sa création à travers l’échange qu’il en fait avec le public. Sans quoi l’œuvre perdrait de sa magie et l’artiste de ses convictions.

Néanmoins le format actuel de diffusion de l’art, coupe la parole à l’artiste pour ne laisser apparaître que son œuvre. A l’image d’une montgolfière qui ne peut s’envoler sans l’ensemble de ses éléments, la réflexion de l’artiste est fractionnée et donc perdue… Or beaucoup de recherches scientifiques dans le domaine des arts, des sciences humaines et sociales, et même de la politique, placent la réflexion de l’artiste en tant qu’outil pour construire la cohésion sociale et  améliorer le vivre ensemble.

Finalement, la plus grande contrainte qu’un artiste puisse rencontrer en Algérie, c’est l’incompréhension de son art.

Pensez-vous que l’artiste algérien jouit de la liberté de création ?

Oui, je pense pour avoir expérimenter moi même cette question, que l’artiste algérien jouit d’une liberté de création, assez exceptionnelle. Je ne parle pas simplement des arts plastiques, mais également de musique, de cinéma, de danse, de spectacles vivants. J’ai plein d’amis, artistes dans ces différents domaines, qui ont pu concevoir leurs œuvres dans les meilleurs conditions et en toute liberté … après  je ne parle pas de diffusion, car là encore, c’est une autre question, peut être plus épineuse ! (Rires) La liberté de création apparaît pour l’artiste créateur comme une condition primordiale à l’exercice de son art, ce n’est une condition « facultative », c’est LA CONDITION première. Donc il n’attend pas qu’on l’y autorise, il en jouit dés le moment où il décide de créer. Après savoir, si l’œuvre sera exposée par les réseaux publics ou pas est une autre question ! Néanmoins, je peux affirmer avec certitude que d’une part, les acteurs privés décloisonnent à coup de marteaux, les barrières instaurées dans le passé, et d’autre part, que l’état, à travers le Ministre de la culture, Monsieur Azzedine Mihoubi, lui même artiste poète, donc conscient de cette condition primordiale de liberté de création,   mène une véritable politique de libération des mentalités de certains citoyens algériens à tendance extrémiste, qui voit en la liberté d’expression une menace à l’idéologie religieuse lorsqu’elle n’est qu’un Hommage au pouvoir créateur de l’Homme et donc à Dieu.

D’après vous, quel regard porte la société algérienne sur l’artiste ?

Je n’ai pas une idée précise du regard que porte la société algérienne sur l’artiste parce que justement ceux qui fréquentent les expositions d’art en Algérie, ont tous un regard réaliste de l’importance de l’artiste dans la société, et que mis à part les connaisseurs et les amateurs d’art , le public algérien n’est pas curieux de découvrir l’art algérien et les artistes de son pays, il ne vient à leur rencontre comme il irait à un match de Foot ou à une séance de soldes par exemple ; Or malgré une offre culturelle très riche que l’Algérie propose à travers les programmations des grandes villes d’est en ouest , du nord au sud , la majorité des algériens se moquent totalement de l’art.

Ainsi, nous déduisons le regard que la société algérienne ne porte pas sur l’art et les artistes, en que richesse patrimoniale d’une nation, en tant que premier conservateur du patrimoine, matériel et immatériel, mais également en tant qu’éveilleur de conscience, poseur de problématiques et constructeurs de la paix.

Nous ne voyons pas encore le potentiel social, culturel, politique et économique de l’art et des artistes algériens en tant que penseurs de la société et porteurs de l’identité nationale. Et à moins de les envisager comme premiers acteurs du secteur de la culture et d’imaginer ce dernier comme bouclier sécuritaire de l’économie Touristique Nationale, nous ne ferons que folkloriser la culture et gâcher son potentiel en tant que composante indispensable au développement durable de la société Algérienne.

 

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