Découvrez des extraits du nouveau roman de Yasmina Khadra « Le Baiser et la Morsure »

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L’écrivain algérien mondialement connu vient de publier, en exclusivité, sur sa page Facebook des extraits de son prochain livre intitulé « Le Baiser et la Morsure », qui paraîtra le 4 avril 2018 chez Flammarion.

Voici l’intégralité du texte :

Chapitre 1
Le fils d’une lignée de poètes

C. L. : Yasmina Khadra, vos lecteurs sont unanimes : vous êtes un fabuleux conteur. D’où vous vient ce don ?
Y. K. : Sans doute, de ma tribu. Une tribu de poètes qui s’était choisi pour vocation de dire l’Homme, les Âges et le Désert. Était-ce vraiment un choix ? Comment ne pas devenir conteur lorsque le Sahara s’impose comme une page blanche pour accueillir une histoire, une légende, un chant ; lorsque le mutisme des ergs se veut d’abord une écoute pour que la voix de l’orateur porte plus loin que le regard ? Ma tribu aimait les mots qui lui ressem- blaient, les mots salutaires qui lui permettaient de tis- ser les alliances et de réconcilier les êtres et les choses. Ma mère me disait souvent : « Ce que tu peux obte- nir avec tes poings, tu peux l’obtenir avec ta parole. Les poings peuvent vaincre sans convaincre, les mots peuvent convaincre sans qu’il y ait de vaincus. » Ma tribu raison- nait ainsi. Mes ancêtres privilégiaient la force des mots à la force du poignet ; ils ne s’interpellaient pas frontale- ment, de manière brutale. Ils savaient l’erreur humaine et que l’on pouvait ramener à la raison n’importe quel fauteur et sur le droit chemin n’importe quelle brebis égarée. La parole, quand elle est sage, touche le cœur et l’esprit en même temps. Elle vous rend à votre humanité, pleinement. Quand une personne du clan méritait d’être corrigée, on l’apostrophait sans écorner sa dignité. Une citation, une tirade, un verset, une métaphore suffisaient à rappeler à l’ordre le récalcitrant. Un reproche savant est plus efficace qu’un châtiment corporel et ne froisse pas les susceptibilités. J’ai été forgé par cette culture ; ma langue, ma façon de raconter les histoires s’en inspirent. Je ne juge pas, ne condamne pas, je donne à voir et à com- prendre. J’aimerais que mon lecteur sorte de mes textes avec le sentiment d’avoir appris quelque chose qui pourra l’aider à avancer dans la vie avec un peu plus d’empa- thie. Raconter le monde d’aujourd’hui, c’est reprocher à l’humanité ses errements, voire ses folies. Comment y parvenir sans attiser les flammes qui la dévorent ? C’est la question que je me pose avant de me mettre face à la page blanche. J’essaye d’écrire comme mes ancêtres corri- geaient le récalcitrant autrefois. Avec une touche de poé- sie pour tempérer la gravité de mes propos.

C. L. : Quelle est donc cette lignée dans laquelle vous vous inscrivez ?
Y. K. : Les Doui Menia, une lignée de pionniers qui s’est implantée au xiiie siècle dans la Saoura, au nord-ouest du Sahara algérien, une immense vallée arc-boutée contre le
Grand Erg occidental et qu’enguirlandent quelques oasis presque insolites dans un désert de pierres et de rivières mortes. Parfois, des crues torrentielles déferlent du Haut- Atlas marocain et viennent creuser un peu plus le lit des oueds avant de s’évanouir dans la nature aussi vite qu’un tour de passe-passe, puis le silence couve de nouveau la nudité des regs auxquels les mirages tentent vainement de conférer un semblant de pudeur. La Saoura fut un carrefour de civilisations, une terre de rencontres et de partage, avec des havres de paix et d’ascèse où appre- naient à se reconstruire les consciences. Au détour d’une insolation, des palmeraies surgissaient dans l’implacable réverbération des fournaises pour sauver in extremis les caravaniers, les pèlerins et les aventuriers. Comment ne pas accéder à la méditation au beau milieu de ces ksour séculaires — authentiques prouesses architecturales —, de ces villages ocre veillant sur leur histoire, sur leurs djinns et sur leurs mausolées ? : le Gourara Timimoun, rouge comme le soleil, le Touat, Adrar, Tabelbala, Kenadsa, Asla, Taghit l’Enchanteresse et tant d’autres petites cités qui ont vu naître des poètes de grand talent ? Les Doui Menia étaient la plus prestigieuse des tribus locales. Leur confrérie avait formé d’éminents savants et des patriarches venus de la Mauritanie, du Mali, du Niger, du Tell et de la Hamada, dont le fabuleux Lobiod Sid Ech-Cheikh. Vers la fin du xve siècle, afin de mettre un terme aux razzias et aux escarmouches qui chahutaient les rapports des grandes familles de la région, ces dernières avaient élu le doyen le plus éclairé d’entre elles pour les fédérer. Il s’appelait Baati Mohammed. Pour ne pas faire allégeance à sa famille, on choisit pour lui un nom symbolique : Moulessehoul, qui signifie « le maître des plaines » (probablement en référence aux plaines de l’Abadla). Ainsi naquit la dynastie des Moulessehoul qui régna sur la Saoura pendant six siècles avant que l’armée française la terrasse en 1903…
Les Doui Menia étaient connus pour leur piété, leur amour de la littérature et leurs bons auspices. Leur cheikh avait le talent de réconcilier les belligérants et de résoudre les litiges. Sa parole n’était jamais remise en cause et ses engagements inflexibles. Il assurait la sécurité des cara- vanes qui traversaient dans les deux sens son territoire, entretenait des relations saines avec les souverains des territoires limitrophes, en particulier avec les sultans de Tlemcen, les patriarches du Rif marocain, ainsi que les patriarches kabyles. Lignée d’érudits réunissant poètes, philosophes, mathématiciens et théologiens, les Doui Menia ont beaucoup contribué à la diffusion du savoir. Au xviie siècle, un de mes ancêtres, Sidi Abderrahmane Moulessehoul, poète et exégète, fut l’un des principaux conseillers du sultan du Meknès. Au xxe, Sidi Ahmed Moulessehoul, savant itinérant de renom, enseigna dans les confréries et les médersas de Tafilalet, de Tadmaït, jusqu’à Tombouctou. Il est mort au sud de Tlemcen, entre Sebdou et El Gor. Dans les années 1970, alors que tout jeune officier je participais à des manœuvres militaires dans le secteur, le hasard fit, à plusieurs reprises, du mausolée de Sidi Ahmed Moulessehoul, l’axe principal de l’effort de mon bataillon. On n’échappe pas à son histoire !
C. L. : À quel âge vous êtes-vous passionné pour l’his- toire de votre famille ?
Y. K. : Tardivement. Enfant puis adolescent, j’évo- luais dans une autre dimension. Je n’étais qu’un matri- cule parmi d’autres, un enfant de troupe encamisolé dans un uniforme, un pion sur un échiquier. Ravi à ma mère dès l’âge de 9 ans et confié par mon père à l’institution militaire, la difficulté de survivre au présent m’occupait tout entier. Je n’avais pas de temps à consacrer à ma famille, encore moins à ma tribu. Mes oncles Tayeb et Ahmed me parlaient parfois de mes aïeux, mais j’avais la tête ailleurs. Ce n’est que vers la trentaine que j’ai commencé à mesurer la formidable épopée des Doui Menia dont mon grand-père fut le dernier cheikh, vaincu puis déchu par l’armée coloniale en 1903. Il s’appelait Moulessehoul Moulessehoul. On raconte que lorsqu’il déclamait sa poésie, il faisait frémir le lumignon du quin- quet. Il est mort en 1957, de misère et de dépit.

C. L. : Est-ce votre père qui vous a transmis l’histoire de votre tribu ?
Y. K. : Mon père gardait une copie de notre arbre généalogique et des photocopies de l’ouvrage d’un auteur français relatant l’histoire du Saoura et de notre tribu. Lors de son séjour à Oran, en 2013, durant les prépara- tifs de l’adaptation cinématographique de Ce que le jour doit à la nuit (qui, malheureusement, se fera en Tunisie suite au refus de la présidence algérienne d’autoriser que le film soit tourné en Algérie), mon éditrice Betty Mialet a rencontré mon père chez lui. Elle a eu l’oppor- tunité de consulter ces documents. De retour à Paris, Betty a réussi à se procurer l’ouvrage original et m’en a fait cadeau. J’ai rangé le précieux livre dans une enve- loppe rouge à un endroit où personne ne pouvait le trouver. Je n’arrive toujours pas à remettre la main des- sus. Obligé d’évacuer en catastrophe mon logement de fonction après mon limogeage du Centre culturel algé- rien à Paris, en 2014 (l’ambassade d’Algérie avait pro- fité de mon absence de France pour changer les serrures de ma résidence parisienne avec toutes mes affaires et celles de ma petite famille à l’intérieur afin de m’en inter- dire l’accès), j’ignore dans quel carton j’ai mis l’ouvrage lors du déménagement. Mes efforts pour le retrouver demeurent vains à ce jour.
En 1978, je fus convoqué par le dernier cheikh de la Saoura. Il voulait me parler. À l’époque j’étais sous- lieutenant dans un bataillon d’infanterie mécanisée déployé sur la frontière nord-ouest du pays. Nous étions en guerre froide avec le Maroc. Mon père, alors capitaine, m’a emmené à Gdyel (ex-Saint-Cloud), près d’Oran, où se décomposait en résidence surveillée non déclarée le cheikh, saint patron de Kenadsa. Ce dernier était laminé par la maladie. Son âge avancé ne lui avait laissé que les yeux pour pleurer. Je ne comprenais pas ce que je fai- sais là. Le cheikh voulait me confier des « choses d’une extrême importance ». Il s’était contenté de me dire qu’il était « fier » de moi, qu’il plaçait « toute sa confiance en moi », qu’il avait des manuscrits séculaires à me faire lire, mais qu’il était très fatigué, ce jour-là. Il a insisté pour que je revienne lui rendre visite. Je ne suis jamais retourné le voir. C’est l’un de mes plus cuisants regrets. Maintenant qu’il n’est plus, je n’arrête pas de me deman- der ce qu’il avait à me confier… Un arbre généalogique égaré, un rendez-vous manqué… Ça a toujours été ainsi avec moi. La chance et la malchance font partie inté- grante de ma vie. Tout comme le baiser et la morsure.

C. L. : Depuis que votre enfance a basculé, quand, à 9 ans, votre père vous a confié à l’École des cadets d’Oran ? Y. K. : Depuis ma plus tendre enfance. Ce que le hasard me tend d’une main, il me le confisque de l’autre. La bouche qui m’embrasse sur une joue me mord sur l’autre. C’est le mektoub, comme on dit chez nous. Mais j’ai appris à vivre avec. Je vis mes infortunes avec philosophie et savoure mes réussites avec modération, profitant de mes joies et m’instruisant de mes peines.
Il m’est arrivé une histoire étrange à l’âge de 8 ans : nous passions quelques jours en famille à Hammam Bouhanifia, une station thermale du côté de Mascara. Enfant rêveur, j’aimais m’oublier sur la berge de la rivière, seul, bercé par le bourdonnement d’une libel- lule ou émerveillé par les voltiges des moucherons sur- fant sur l’eau. Il faisait chaud, ce jour-là. Un homme arriva, et me demanda pourquoi je ne sautais pas dans la rivière pour me rafraîchir. Je lui répondis que je ne savais pas nager. « Il faut bien apprendre, un jour, insista-t-il. Allez, plonge. Je suis là, tu n’as rien à craindre. » Cet homme avait un regard troublant. Je crois avoir sauté dans la rivière juste pour ne pas le contrarier. Mais l’eau était profonde à cet endroit et j’ai commencé à paniquer. J’avais beau appeler à l’aide, me débattre, chercher à quoi m’agripper, l’homme ne bronchait pas. Accroupi sur la berge, les bras autour des genoux, il me regardait me noyer, un drôle de sourire aux lèvres. Je compris aus- sitôt qu’il ne bougerait pas le petit doigt pour moi. Au bout d’une effroyable bataille, mes forces me lâchèrent. Je pensai à ma mère, à son immense chagrin, au déses- poir de mon père, et je m’apprêtai à mourir. Avant de couler, je vis l’homme remonter tranquillement le talus et disparaître de ma vue. Juste au moment où je sombrai, une main m’attrapa le poignet. C’était mon cousin Homaïna que mon père avait envoyé me chercher. J’ai été profondément marqué par l’attitude de cet homme. Il m’arrive encore de me demander si j’avais eu affaire à un être de chair et de sang ou bien à un démon. Depuis ce jour, j’ai le sentiment que mes rêveries, mes mérites, mes efforts, mes bonnes volontés sont menacés. Cependant, je ne fléchis pas, persuadé qu’une main sera toujours là pour m’empêcher de sombrer.

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