Boussad Berrichi : « L’œuvre de Mouloud Mammeri ne trouve pas une place entière dans l’Algérie d’aujourd’hui »

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Boussad Berrichi, est un universitaire-chercheur et auteur de travaux sur les littératures-langues, les questions autochtones et la communication. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il nous parle de l’œuvre monumentale de Mouloud Mammeri, et des facettes de son parcours, méconnue du grand public.

Interviewé par Achour Hocine 

Culture DZ : Alors que ses œuvres ont toujours été occultées, un programme assez riche est concocté en Algérie pour la célébration du centenaire de la naissance de Mouloud Mammeri. Qu’est-ce que cela vous inspire

Berrichi :La série des activités pour honorer le centenaire de Mouloud Mammeri est la moindre des choses. Les colloques et autres activités apportent des éclairages sur certains aspects de l’œuvre et de la pensée de Mouloud Mammeri. Il ne reste pas moins que l’évocation de la mémoire de Mammeri ne doit pas se limiter seulement à cette série d’activités, car il faut réellement du concret dans l’enseignement et la vulgarisation des œuvres de Da Lmulud. L’introduction des textes et paroles de Mammeri (voire aussi des textes d’autres écrivains) dans les programmes scolaires doit être soutenue. Enfin, il faut une suite concrète pour toutes les activités organisées à l’occasion du centenaire de l’auteur du Sommeil du juste.

Qu’est-ce qui fait que les œuvres de Mammeri trouvent une place entière dans l’Algérie actuelle?

Pour le moment, l’œuvre de Mouloud Mammeri ne trouve pas une place entière dans l’Algérie d’aujourd’hui. La preuve est que les nouvelles générations ne connaissent pas assez l’œuvre mammerienne pour plusieurs raisons. À ce propos, on s’interroge si l’œuvre de Mammeri est enseignée suffisamment dans les écoles et les Universités? Jusqu’à aujourd’hui, le seul endroit où les œuvres et la pensée de Mammeri ont trouvé leur place c’est en Kabylie. La reconnaissance de la pensée mammerienne en Kabylie se manifeste de plusieurs façons, citons quelques exemples : ne serait-ce que par le terme « Da Lmulud ». Surnommer une personne par « Dada » est hautement honorable dans une société telle que la Kabylie qui est très attachée à ses valeurs de respects pour les personnalités les plus méritantes ; des lieux hautement importants et symboliques portent le nom de Da Lmulud, à l’image de la prestigieuse université de Tizi-Ouzou, mais aussi la maison de la culture, etc.

Or, en dehors de la Kabylie, le nom de Mammeri ne figure pas, même pas à Alger. Alors, pourquoi en dehors de la Kabylie les bibliothèques, les écoles, les Universités et les centres de recherche, etc., ne portent pas son nom? À titre d’exemple, le CNRPAH est un bon exemple, pourquoi pas « Centre de recherche Mouloud Mammeri » à la place de CNRPAH. Je rappelle que le CNRPAH anciennement CRAPE, Mammeri était directeur de ce Centre de recherche de 1969 à 1979. Il a refondé le CRAPE et lui a donné une stature scientifique internationale. Mammeri avait une vision futuriste de la recherche par la formation de jeunes chercheurs, la diversification et l’interconnexion des disciplines de recherche sous une approche trans-inter-disciplinaires. Aussi, il était le fondateur d’une école d’auto-anthropologie, une nouvelle approche de l’anthropologie sous un double regard scientifique.Pour honorer ce grand penseur majeur du 20è siècle traduit dans plus de 20 langues, il y a lieu de comparer l’œuvre de Mammeri avec d’autres œuvres d’auteurs et penseurs à travers le monde pour montrer davantage l’humanité de sa pensée et de son œuvre plurielle.

Enfin, réhabiliter Mammeri c’est aller aussi vers une réconciliation avec les Autochtones du pays, à savoir les Amazighs, c’est inscrire Tamazight langue d’État dont tous les hauts fonctionnaires et les représentants de l’État doivent parler tamazight et la langue doit être utilisée dans l’administration de l’État. Mammeri représente le souffle des Premières Nations (Amazighs) de l’Afrique du nord et de la Nation kabyle en particulier.

Anthropologue, auteur de romans, de pièces de théâtre, poète, scénariste. Comment expliquez-vous cette polyvalence chez Mammeri?

C’est long à expliquer, mais je vais esquisser quelques éléments de réponse. Il faut situer le Mouloud Mammeri dans une vision globale pour mieux comprendre cette « polyvalence », à savoir les différents capitaux de Mammeri : celui de son milieu familial notamment son père qui a préparé et a forgé le jeune Mouloud à la culture kabyle classique et soutenue, sa société kabyle laïque et démocratique, issu d’un peuple autochtone millénaire sur cette terre-mère, sa formation en lettres-humanités, la maîtrise de plusieurs langues et cultures, la découvertes d’autres peuples à travers le monde, son intérêt pour les civilisations des peuples autochtones, son amour pour la littérature et les arts d’une façon générale, etc.

On peut comprendre que l’œuvre de Mammeri forme une sorte de cercle selon la philosophie autochtone du cercle, à savoir que chacune de ses œuvres occupe une place importante et communique avec une autre œuvre. Nous pouvons trouver des constantes qui reviennent dans cette circularité des œuvres de Mammeri, notamment Taqbaylit, voir Tamazight. Et taqbaylit c’est au sens d’humanité (universalité) dont on peut trouver des équivalences chez d’autres Autochtones à travers le monde, notamment chez ceux du Canada ou de Chine par exemple.Toutefois, la « polyvalence » chez Mammeri réside à la fois dans sa formation scolaire et son éducation kabyle. Cette éducation kabyle fait référence à son héritage assumé reçu de sa famille, notamment de son père Da Salem, un amusnaw reconnu par sa communauté, son peuple. Ensuite, Mouloud est devenu à son tour un amusnaw des « temps modernes ».Enfin, sa« polyvalence » s’inscrit dans une vision humaniste large du monde. Il a usé de différentes formes de créations littéraires, mais aussi des arts dont le cinéma et il a mené des recherches scientifiques qui sont devenues des références dans les domaines de la linguistique, de l’anthropologie et de l’auto-histoire.

Dans l’ensemble des œuvres de Mouloud Mammeri, on retrouve toujours un intérêt particulier pour sa langue et son identité. À votre avis, pourquoi cet intérêt?

L’intérêt de Mouloud Mammeri, pour sa langue et son « identité » a commencé très tôt dans sa vie, c’est-à-dire depuis son jeune âge, élève à l’école primaire de son village.Son intérêt pour la langue, la culture, la civilisation kabyles-amazighes remonte à son enfance quand il a pris conscience de la vision humaniste du monde de son peuple millénaire. Toute son œuvre évoque et porte cette vision humaniste.

Il faut savoir que son œuvre forme un tout et ce tout peut être analysé à la lumière de la philosophie autochtone kabyle (amazighe) du cercle ou Agraw. La pensée du cercle est une vision (conception) du monde qui se base sur l’égalité de tous les êtres et les liens indissolubles qui les unissent – et tout être a le droit d’exister et d’être respecté. C’est ce qui explique le respect de tous les êtres, à savoir : les humains, les animaux, les végétaux et les minéraux. À rappeler que cette conception du monde ou pensée d’Agrawest organisée-constituée de : Culture (pratique culturelles) et tradition orale, cercle de vie, aîné-e-s, terre-enjeu-société, environnement, spiritualité (animisme), etc. Mammeri a analysé en profondeur cette conception autochtone du monde dans ses œuvres anthropologiques notamment dans Poèmes kabyles anciens. Et nous pouvons étudier l’œuvre de Mammeri à la lumière de tous ces éléments du cercle dont son creuset est pluriel-circulaire et non verticale, car les peuples autochtones de cultures millénaires ont développé une pensée Agraw (pensée circulaire inclusive) horizontale.Et Mammeri avait baigné dans cette culture kabyle autochtone. Ainsi, il s’est donné pour vocation de provoquer une résurgence pour développer sa langue etsa culture kabyles et les faire transvaser avec d’autres afin de s’enrichir mutuellement, car depuis des millénaires les Amazighs avaient cette faculté de s’ouvrir vers les autres langues, cultures, peuples, civilisation. Mammeri a grandement contribué au dialogue des cultures, des peuples. Il a écrit sur d’autres cultures, peuples, civilisations dont son essai-pièce de théâtre, Le Banquet, est très illustratif où il met en scène la destruction de la civilisation autochtone aztèque et, à travers l’extermination de tout un peuple, on assiste à la condamnation de toute domination, voire de tout racisme-xénophobie. Enfin, son œuvre est teinté d’un classicisme littéraire dont la force du verbe incite à la réflexion sur la façon de concevoir notre humanité, notre monde. EtMammeri a été fidèle à cette humanité, celle de l’accueil et de l’ouverturevers l’autre pour préserver la diversité car il n’y a pas de liberté sans ouverture et diversité.

 

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