Il y a 15 ans, préparation de l’Année de l’Algérie en France (1ère partie): « Hydrater la mémoire, nourrir le futur »

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Par Mansour Abrous

J’ai qualifié « L’Année de l’Algérie en France » de « l’Algérie du garde à vous ». J’avais la conviction qu’elle profitait exclusivement aux intercesseurs du sérail, aux soldats du pouvoir et aux voltigeurs de la servitude. Je m’insurgeais contre cette manifestation, en invitant à décréter un droit à l’indifférence, à en faire un non-événement, en refusant de célébrer le vide institutionnel et de légitimer la caste des prédateurs du champ culturel. J’ai milité pour l’indignation, en posant la question de notre capacité collective à être indigné. J’anticipais l’échec de l’événement : « Sans pessimisme aucun, il ne restera rien de cette manifestation, rien qui ne profite au pays, à la culture, aux citoyens ».

Les promoteurs, les organisateurs et les animateurs de cette manifestation ne pouvaient ignorer la répression subie par la Kabylie et les citoyens démocrates qui tentaient de faire barrage à la violence d’État. Ils ne pouvaient ignorer que se posait, pour l’immense majorité de nos concitoyens, la question des droits sociaux et culturels, la question des libertés, de toutes les libertés, syndicales et politiques, et que la violence d’État avait fauchée par balles des dizaines de jeunes. Ma reconnaissance va aux créateurs et artistes, nombreux, qui ont fait le choix courageux, peu évident à cette époque, de ne pas participer à l’Année de l’Algérie en France. Des artistes et intellectuels ont participé à cette manifestation, dissociant leur participation d’un soutien aux responsables de cette tragédie. Je les crois sincères dans leur démarche.

Le contexte national de la préparation de l’Année de l’Algérie en France
– Des voix s’élèvent, des écrits analysent la situation déliquescente du champ culturel national. Le quotidien Liberté (2 janvier) ouvre l’année 2012 sur un constat amer « Une culture comme langue morte » : « le vide prime » avec une « indifférence qui colle comme une peau de chagrin à la culture ». Dans un article libellé « Un secteur à l’agonie », le journaliste A. Imadghassen, à propos d’un intérim qui perdure depuis plus de 14 ans à la maison de la Culture de Batna, s’interroge sur la complaisance des autorités de tutelle : « Les institutions culturelles sont désespérément vides et désertées depuis des lustres. Les faiseurs de culture sont (…) malmenés, marginalisés, ils ne sont courtisés que le temps d’un leurre », et il conclut « On assassine bien tranquillement la culture à Batna ». A Saïda, la direction de la culture est assurée de façon provisoire depuis cinq ans, sans aucun moyen matériel, ni budget de fonctionnement. Le 15 décembre 2002, lors d’une visite de travail à Blida, la ministre de la Culture annonce un programme de revalorisation du patrimoine culturel de la wilaya, après avoir été « choquée » par l’absence de vie culturelle. Hassan Gherab (La Tribune 9 décembre 2012) dénonce, dans « Arts et artistes sont encore soumis au bon de commande », « l’assujettissement de la culture à des considérations politiciennes ». Il constate que la Culture, confinée dans un rôle de faire-valoir, est instrumentalisée et « la concordance du calendrier des fêtes nationales et religieuses avec une inflation des manifestations culturelles en est l’illustration la plus flagrante ». Amine Lotfi (El Watan 15 août 2012) évoque « La stratégie du pire » en expliquant que la culture est sacrifiée « sur l’autel de la déraison et de l’ignorance », que « la renaissance culturelle (…) ne constitue pas une priorité », qu’elle est « la grande oubliée des plans de développement », victime du « désengagement de l’État ». Abire Nessaïba cheville le pessimisme « La culture demeurera le parent pauvre de la société tant que [le] vivier estudiantin lui tournera le dos et ne s’implique pas dans sa préservation, sa pratique et son expansion ». Dans « Y-a-t-il une place pour la Culture ? » (L’Expression 24 octobre 2012), elle met en évidence la fermeture de l’espace universitaire à la culture et à l’activité culturelle « Dès lors, tant que la culture ne dispose pas de la place qui lui revient dans la société, et surtout des moyens nécessaires et suffisants, pour qu’elle s’affirme dans ce temple du savoir qu’est l’université, il y aura toujours un manque dans les connaissances de ces diplômés qui auront à prendre en charge des secteurs où la culture cherchera encore à s’exprimer ». Le quotidien Liberté (30 décembre 2012) tire le bilan de « Douze mois de disette » « Quand passe une année, il suffit d’un regard en arrière pour se rendre compte que rien n’a changé (…) Culturellement parlant, l’année 2002 n’a pas été la bonne en matière de création et de fécondité ».
– Les étudiants de l’École supérieure des Beaux-Arts d’Alger sont en grève de cours, deux mois, en novembre et décembre. Ils organisent un sit-in devant le ministère de la Communication et de la Culture. L’arrêt de cours est motivé par l’absence d’hébergement pour 156 étudiants. Les autres étudiants croupissent dans une cité délabrée, de transit disaient les officiels en 1975.
– Ali Dilem est assigné par le ministère de la défense en justice. Le ministère public requiert 40.000 DA contre le dessinateur.
– Le fonds d’aide à la création des arts et de la cinématographie (FDATIC), créé le 18 novembre 1968, chargé de la promotion et de l’encouragement d’une création artistique et culturelle nationale de qualité, est dénoncé pour « mauvaise gestion » et « détournement de sa vocation principale ». Aux premières Assises du Livre, le responsable du Fonds d’aide à la création est interpellé par les participants « pour plus de transparence en ce qui concerne les subventions allouées ces dernières années ». Il est réclamé « une intervention du ministère de la Culture pour l’ouverture d’une enquête sur la gestion de fonds ».
– La ministre de la Culture et de l’Information plaide pour la relance du secteur de la culture « longtemps mis en hibernation pour des raisons que nul n’ignore ». Le 26 décembre 2012, à l’occasion de l’installation du directeur de la culture de la wilaya d’Oran, elle demande « pardon aux artistes » et se prononce contre la mainmise du politique sur le culturel : « Un jour viendra où les hommes politiques devront restituer la culture aux hommes de culture. La nomination [du directeur de la culture de la wilaya] participe et s’inscrit dans cette logique de restitution de la culture aux artistes et hommes de lettres ».
– Le 18 avril 2001, Guermah Massinissa, mourait, atteint par une rafale de mitraillette dans les locaux de la gendarmerie à Ath Douala (Kabylie). Sa mort déclenche en Kabylie, entre avril 2001 et avril 2002, une vague de protestation, de manifestations, d’affrontements avec les forces de l’ordre. La répression est brutale. La commission d’enquête officielle fait état de 123 morts, avec un nombre de blessés supérieur à 5000. Le rapport de la commission d’enquête, rendu public le 7 juillet 2001, résume en ces termes l’ampleur de la répression : « [Le] nombre des civils blessés par balles présente une proportion de morts, variant […] de un sur dix à un sur trois [qui] n’est comparable qu’avec les pertes militaires, lors des combats réputés les plus durs en temps de guerre ». C’est le « Printemps noir ».
– Le 21 janvier 2002, dans une déclaration préliminaire, adoptée par une vingtaine d’artistes qui ont pris part à un temps de rencontre et d’échange, à l’espace Frantz Fanon à Alger, il est dit : « Il est de notoriété publique que les artistes kabyles ont été le fer de lance de tous les combats citoyens. Ils ont notamment contribué à l’éveil des consciences et à la sauvegarde de la mémoire collective ». L’artiste peintre Arezki Larbi lit la déclaration qui réaffirme, que « conscients du combat pour la démocratie que mènent les citoyens de Kabylie, les artistes kabyles qui ont toujours été à l’avant-garde des luttes pour les libertés publiques ne peuvent qu’être aux côtés des citoyens. Plus que solidaires, ils se revendiquent du mouvement citoyen qui porte les aspirations légitimes du peuple algérien ». Les artistes de la Soummam diffusent, à Akbou, le 31 mars 2012, une déclaration (1) où ils lancent un appel à tous les artistes et hommes de culture pour « dénoncer ce jeu macabre d’un pouvoir qui n’a de réponse à la revendication citoyenne que celle de la violence tout azimut. Le silence face à la tragédie Kabyle équivaut à une caution de la tyrannie qui s’enrhume à la moindre toux citoyenne ».
– À l’automne 2012, une rencontre d’artistes est programmée, à Clichy, au domicile d’un artiste plasticien. Elle a pour objet de discuter de la participation ou non à L’Année de l’Algérie en France. Ma position, explicitée, argumentée, était de ne point y participer, de boycotter. Le sentiment général était à la participation, ce qui fût d’ailleurs le cas.

Note
(1) Déclaration des artistes-citoyens de la Soummam : « Les pratiques que nous croyions révolues sont en train de refaire surface. La violence anti citoyenne a pris des proportions inquiétantes : la persécution, la perquisition, et les intimidations de tout ordre sont devenues monnaie courante. Comme si la violence du capital ne suffisait pas ! Le silence devant une telle tragédie n’est plus loisible. Les artistes et hommes de culture doivent être les premiers à dénoncer ces pratiques d’un autre âge ».

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