Mansour Abrous : Cinq choses que je sais de Mesli Choukri

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Par Mansour Abrous

Un passeur
Le mercredi 14 décembre 1988, Monsieur Mesli Choukri donne, à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger, une conférence « Les arts plastiques et la Démocratie ». Il fait un historique de l’Union Nationale des Arts Plastiques (UNAP), il rappelle sa naissance « Nous souhaitions rassembler tous les Plasticiens, alors peu nombreux en Algérie, en un lieu de dialogue, de rencontres, de solidarité et d’encouragement aux Arts Plastiques. Toutes les formes d’expression y étaient admises, le seul critère étant la qualité picturale » et la modestie de ses moyens « (Elle) fonctionnait sur le principe du volontariat et n’avait pas de budget de fonctionnement alloué par l’Etat. Les fonds provenant de collectes diverses, nous avions eu, pendant de nombreuses années des difficultés de trésorerie ». Il regrette son évolution « Les autodidactes avaient de la Peinture une conception rétrograde : Ils défendaient une Peinture anecdotique, dans l’esprit Orientaliste, ou une sorte de Réalisme Socialiste maladroit et naïf. Pour eux, une Peinture Révolutionnaire devait illustrer la Guerre d’Algérie (…) Cette tendance passéiste avait l’appui du Parti [FLN], qu’elle servait à cautionner. Ayant le nombre, ils ont pris le pouvoir ». Il évoque la création du groupe Aouchem et la répression « Le jour du vernissage est arrivé une sorte de commando, formé de certains Peintres et personnes se prétendant de la Sécurité Militaire. Ils ont chassé le public, décroché les tableaux et pris les clés de la Galerie ». Cette intolérance, dit-il, a perduré jusqu’à récemment « Il y a deux ans, lors de mon exposition à Riadh El Feth, la Sécurité Militaire s’est encore manifestée, pour enquêter sur les signes Berbères que j’intégrais à mes œuvres, et l’on m’a reproché de signer en Tifinagh ». Il conclut « (…) le Parti a annexé les lieux de l’expression artistique, interdisant de parole tous ceux qui semblaient dévier d’une ligne tracée par des fonctionnaires du Parti, totalement étrangers aux questions culturelles. C’est ainsi que l’on a mis la médiocrité au pouvoir, et c’est ainsi qu’elle demeure au pouvoir ».

Un militant
En octobre 1988, un grand mouvement d’opinion se développe en Algérie. Il trouve son origine dans la protestation contre la Torture et la Répression. Le Collectif Enseignant de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger est chargé d’assurer une liaison avec les autres secteurs universitaires et les divers corps socioprofessionnels. Le corps enseignant l’a investi de la mission de se définir par rapport à ce mouvement d’opinion, de s’engager dans le processus de la démocratisation de la vie sociale et politique et de veiller à la transparence et à la circulation de l’information. Le 02 novembre 1988, au Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques (Palais de la Culture), on remarque la présence de huit enseignants de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger. Le débat dure cinq heures. La représentation était diverse : universitaires, artistes (musiciens, écrivains, peintres, hommes de théâtre, chorégraphes), étudiants, avocats, médecins, moudjahidates, membres des ligues des Droits de l’Homme, journalistes. A l’issue de cette manifestation, un bureau de ce rassemblement a été élu démocratiquement. Monsieur Mesli Choukri, responsable de l’atelier peinture de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger, est désigné, ainsi que d’autres intellectuels, pour représenter la corporation au « Comité universitaire pour une mobilisation nationale contre la torture en Algérie ».

Un témoin
Le jeudi 31 mars 1994, une manifestation à la mémoire de Ahmed Asselah, rassemble à l’École des Beaux-Arts de Paris, les anciens étudiants de l’École des Beaux-Arts d’Alger, les artistes et les démocrates qui « veulent rendre hommage au défunt et condamnent le fanatisme et le terrorisme ». L’hommage se déroule à la Chapelle des Petits Augustins. Monsieur Choukri Mesli a le sens du devoir. Il prend la parole, dans une salle archicomble. Tétanisé d’abord, galvanisé ensuite, il libère une longue procession de mots, une intervention solaire, frappée au sceau de la dignité, une attitude lumineuse, une émotion irradiante. Ses mots furent respectueux de l’Algérie, de son histoire, de ses citoyens. Ses mots furent d’abord amers, chagrinés, macérés dans l’amertume, jamais dans le désespoir, résonnants de douleur, et des fulgurances inouïes où il insiste sur l’attachement des algériens à un avenir sans bavures religieuses, sans déchets idéologiques, sans tortionnaires de la beauté.

Un engagement
Le 8 janvier 2014, au Centre culturel algérien, à Paris, se déroule l’exposition « Choukri Mesli : œuvres sur papier ». Un message de Choukri Mesli est lu par son fils Tarik. Il dit son rapport à la peinture : « La peinture a été pour lui à la fois une passion, avec ses doutes, ses souffrances et ses joies et un instrument de libération », il évoque son œuvre « [Elle] témoigne de son combat pour s’affranchir de l’académisme et des présupposés de sa formation à l’époque coloniale, elle affirme le droit aussi d’exister dans sa différence dans une Algérie diverse, égalitaire et fraternelle, telle qu’il l’a rêvait ». Il livre un message d’amour pour son Pays et veut retenir de son travail pictural « [L’appel] au dévoilement, et à l’émergence des femmes sans lesquelles son pays ne saurait exister dans son intégrité ».

Un courage
L’artiste peintre Chaabane Sid Ahmed raconte : « A l’âge de vingt ans, (Je) décide d’être artiste-peintre et (m)’inscris à l’école des beaux-arts d’Oran, rejoint l’école d’Alger (…) Alger où (je) trouve (ma) véritable liberté intérieure (…) Le premier peintre qui avait l’envie de s’exprimer en-dehors de l’école avec ses graffitis et dessins sur les murs d’Alger, la nuit, avec des incarcérations par la sécurité militaire. Il devient un élément dérangeant au sein de l’école à cause de ses prises de position, l’administration décide de le renvoyer, il est soutenu par ses professeurs Mesli et Martinez, ainsi que Ahmed Asselah ».

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