Merzak Allouache, le Patron ! (Master Class CineMed, 23 octobre 2017)

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Par Samir Ardjoum

Oran, la scène se déroule un soir de juillet 2016. Il fait chaud. Intérieur et extérieur se rejoignent pour abriter le Festival du film arabe. Ce soir-là, un certain Damien Ounouri recevra le prix du Jury pour le court-métrage, « Kindil El Bahr ». Il montera sur scène et au beau milieu des remerciements habituels, interpellera un autre cinéaste, Merzak Allouache et lui déclarera : « Ma fierté personnelle, c’est que monsieur Merzak Allouache ait beaucoup apprécié notre film. Merci Merzak. Tu es le patron du cinéma algérien. Ça fait 40ans que tu te bats et que tu fais des films, que tu nous montres la voie. Tu en fais plus que nous. T’es plus dynamique, plus jeune que nous ». Stop et fin !

Clarifions les choses. Merzak Allouache est LE type qui a révolutionné en 1976, le cinéma algérien avec un film, Omar Gatlato, brisant au passage les tabous et donnant un vigoureux coup de tête dans un microcosme uniquement placé sous le signe d’œuvres à « message ». C’est simple, tu veux un aperçu de la vie des algérois(es) dans les seventies, mate ce film. Tu veux écouter du bon chaabi, regarde Chaou Abdelkader habillé « clinquant » interpréter un magnifique « Ya El Adra ». Tu veux observer en loucedé les jupes des filles, prends le temps de caresser les plans d’Allouache. En bon fripon qu’il est, il effleure les mains des donzelles, ne leur parle presque jamais, baisse la tête, mais Dieu sait ce qui peut se trimballer dans son esprit. Du monde se bouscule, des amoureux transis, des romantiques sans le sou, des voyageurs périmés, des adultes sans enfance qui courent sans se retourner, des femmes enveloppées dans les linceuls de leur pays, des cheveux gominés et des machos primitifs, des cageots de bières qui se transforment au toucher, en une poésie éphémère, des silhouettes qui se trompent de colère, des orateurs sans dictions et des « mères » courage. Ils font tous la queue, attendent tous leur tour et lorsqu’un numéro clignote, Allouache est au garde à vous, prêt à les intégrer dans un récit.

Voir un film d’Allouache, c’est comme écouter une chanson de Raï. Introduction qui annonce la couleur, une voix qui surgit d’outre-tombe, on sent que quelque chose va arriver. Parfois un personnage (l’intro vigoureuse et poétique du « Repenti »), parfois un geste (Amina travaillant sur une banderole dans « Normal » ou Nedjma, la journaliste dans « Enquête au paradis », se connectant férocement au réel pour enregistrer la parole), parfois un lieu (la chambre et le regard-caméra de Boualem Bennani dans « Omar Gatlato »), parfois une voix (celle de Nadia Kaci en off telle la Shéhérazade de l’Algérie des années 90 dans « Bab-el-Oued City »). Puis la basse se glisse sur la mélodie synthé créant un rythme répétitif et lancinant, toujours emporté par la voix. C’est là que la narration chez Allouache piétine le classicisme, offrant de l’aération au sein du cadre. Les comédiens sont transportés par un rythme qui leur permet d’aller à l’essentiel. Les plans d’Allouache sont fermes. Rien ne dépasse. Exit le pathos, place à la transpiration, à cette émotion discrètement renversante, trahissant des sentiments complexes au sein d’une Histoire algérienne tourmentée.

Car Allouache est un sismographe. Il observe sa société sans l’éloigner de sa caméra. Il la regarde évoluer, va vers les Autres, prend le pouls entre autre d’une jeunesse algérienne, les écoute, transmets au passage (ses équipes techniques débordent constamment de nouveaux et jeunes visages) et in fine, créé. Jamais seul. Toujours en groupe. Car il a très vite compris que le cinéma est un art qui se renouvelle au grès des générations, surtout dans cette Algérie plurielle où chaque recoin d’une rue sert de tremplin à des talents cachés. C’est là qu’il découvrira Adila Bendimerad, Nabil Asli et d’autres inconnus, devenus des années plus tard, des références dans le milieu de l’acting algérien. C’est là qu’il assistera à une vague de cinéastes dont la particularité est de fabriquer des « images manquantes », celles qui leur permettent de tracer leur propre géographie algérienne. De Hassen Ferhani à Narimane Mari en passant par Karim Moussaoui et Damien Ounouri, tous revitaliseront le cinéma algérien, comme le fit, quarante ans plus tôt, Allouache.

Et puis il y a les femmes.

S’il fallait écrire un essai sur Merzak Allouache, le chapitre consacré à l’apport essentiel des femmes dans son cinéma, serait fondamental. Lui seul détient LE secret ultime qui le pousse à dessiner de belles figures sans véhiculer la moindre idéologie. Empruntant à Conan Doyle ce beau terme de La Femme, Allouache s’efface derrière ces Nedjma, Djamila, Amina, etc., ces personnages qui bousculent les conventions des hommes, créent le rythme dans cette partition inachevée du couple et regardent avec des sentiments alors que les mâles, souvent, parlent avec des mots.

Et aujourd’hui ? Allouache continue de lever la tête, tisse des expérimentations (« Les Terrasses », « Madame courage »), de bons films (« Normal », « Le Repenti », « Enquête au paradis ») et est finalement devenu ce que personne aurait pu prévoir il y a quinze ans de cela, un passeur discret, un mec qui ne donne pas de leçons et qui d’un signe de tête, apaise et filme sans sourciller. Un homme tranquille. Un patron, tout simplement. 

Texte de présentation de la Master Classe consacrée à Merzak Allouache et organisée par le Festival du film méditerranéen de Montpellier (Cinemed) qui se tiendra le 23 octobre à 16h30. Plus d’informations ici

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