La réponse des écrivains colonisés et le choix du métissage

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Par Ahmed Cheniki

Les Arabes et les Africains qui cherchent à réoccuper une place perdue, à travers une entreprise de « restauration de soi par des moyens inspirés de l’Autre » pour reprendre Jacques Berque, n’hésitent pas à plonger dans les origines. C’est du moins ce qui ressort du discours de nombreux personnages romanesques, égarés, vivant dans un monde qui les étouffe, mais prêts à en découdre. C’est le cas de Mustapha Said dans le roman du Soudanais, Tayib Salah, Saison de migration vers le Nord, Zayni Barakat de l’Egyptien Jamal El Ghittani ou Nedjma de Kateb Yacine. Ainsi, le personnage est-il marqué par de nombreux éléments appartenant à plusieurs cultures et sous-cultures, engendrant des postures hybrides faites de « négociations » et de réappropriations identitaires, fonctionnant comme un tout sans jamais se départir de sa position oppositionnelle, conflictuelle. Le colonisé est condamné à se battre, en usant des armes de l’Autre qui le considère comme incapable de parole. Ces auteurs remettent en cause la conception essentialiste de l’identité et de l’altérité. Chez le Syrien Saadallah Wannous, le personnage, produit de multiples péripéties historiques, fondamentalement marqué par une profonde blessure mémorielle et politique, va en guerre contre le pouvoir en place tout en n’oubliant nullement d’affirmer une identité plurielle, mais en promettant d’agir contre l’Autre, lieu de l’humiliation, mais jamais décrit comme Un, singulier. Soirée de gala à l’occasion du 5juin (Haflat Samar min ajli khamsa houzairane) de Saadallah Wannous, interdite juste après sa sortie, critique sévèrement, à travers la représentation d’une pièce de théâtre sur le 5juin les véritables responsables de cette catastrophe incarnés par les hommes du pouvoir qui n’agissent que par l’usage de l’arme de la répression contre leur peuple et qui sont otages de l’Occident capitaliste. Dans les textes des Egyptiens Alfred Faraj (Souleymane el Halabi) ou Youcef Idriss (Les sapins), le personnage de l’Européen ou de l’Américain est certes, négatif, rejeté, incarnant les pouvoirs en place, mais présenté plutôt comme une victime d’un système qui le dépasse. Cette vision est surtout claire chez Kateb Yacine dans ses pièces, Mohamed, prends ta valise ou Le roi de l’Ouest et même le Bourgeois sans culotte ou le spectre du parc Monceau où il est question d’un dépassement de la situation binaire, Orient-Occident, donnant à voir des personnages assumant et revendiquant un discours internationaliste où la communarde Louise Michel, le Vietnamien Giap et l’Algérien Ben M’hidi se battent pour le même idéal. Ainsi, peut-on parler de processus transculturel, pour reprendre la formule du Cubain Fernando Ortiz, engendrant de constantes transmutations, suscitant un ébranlement des frontières, sans pour autant exclure la dimension conflictuelle. Nous assistons à une reterritorialisation dans un univers marqué par les jeux de solidarité et à des déplacements identitaires engendrés par l’altérité dépassant largement toute relation binaire. L’Histoire est fortement présente dans les textes. C’est une sorte d’appel à un passé en contrepoint de l’Histoire européenne. Frantz Fanon l’explique ainsi :
La passion mise par les auteurs arabes contemporains à rappeler à leurs peuples les grandes pages de l’Histoire arabe est une réponse aux mensonges de l’Occupant.
Le colonisé, pour reprendre Frantz Fanon, plonge dans une sorte de repli identitaire, cherchant à montrer à l’Autre qu’il est tout à fait différent. C’est ce qui fait dire à Kateb qu’il avait écrit en français pour dire aux Français qu’il n’était pas Français. Ici, les notions de Tiers-espace et d’hybridité telle que proposée par Homi Bhabha dans Les lieux de la culture, ne semble pas résister, en temps colonial, aux jeux de l’Histoire. Le colonisé est aussi un acteur, il prend son destin en main. C’est ce que nous retrouvons dans les textes de Kateb Yacine, de Malek Haddad, de Mouloud Mammeri, de Mohamed Boudia, de Driss Chraibi et de bien d’autres écrivains maghrébins et moyen orientaux comme le poète palestinien, Mahmoud Darwish qui se définit comme un homme-valise en perpétuelle migration. Il définit ainsi l’identité : Et l’identité ? Je dis. Il répond : Autodéfense… L’identité est fille de la naissance. Mais elle est en fin de compte l’œuvre de celui qui la porte, non le legs d’un passé.

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