Quand les réseaux sociaux deviennent des lieux de règlements de compte entre artistes et journalistes

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Par Selma Guettaf

Depuis la publication d’un article controversé sur le journal électronique tsa-algérie.com, intitulé « Quand la caméra cachée révèle le côté sombre et violent des artistes algériens » les réactions des artistes algériens ont été une furie déchaînée sur les réseaux sociaux. En effet, la comédienne Adila Bendimerad (Les Terrasses, Le Repenti,Kindil el Bahr) lui répond dans un long article où elle compare les caméras cachées humiliantes d’Ennahar TV à un viol, donnant des exemples de femmes algériennes dans le milieu artistique qui ont été agressées, tabassées pour leur engagement dans l’art et le climat de peur que cela a engendré : « Je pense notamment à une talentueuse jeune actrice qui suite à un lynchage médiatique sur le film NORMAL de Merzak Allouache (tiens tiens, le même journaliste, et d’autres) a dû quitter pendant des mois la maison familiale. Une autre qui, suite à un passage TV, a été agressée sur la route au volant de sa voiture, quand ses agresseurs ont tenté de la faire déraper dans le fossé au bord de la route en criant : « La pute de la télé, tu vas crever ! » ».

Rappelons que l’origine de cette affaire est la caméra cachée de l’émission « Rana Hkemnak » dont a été victime Rachid Boudjedra, grand nom de la littérature algérienne, connu également pour avoir revendiqué son athéisme. Evènement qui a suscité une grande mobilisation pour dénoncer les pratiques inacceptables d’une chaîne dont la réputation devient de plus en plus sulfureuse et qui a fait rapidement le tour des médias étrangers, qualifié de scandale télévisuelle par Radio Nova. Effectivement, Rachid Boudjedra s’était rendu à cette émission en pensant qu’il s’agissait d’un nouveau programme littéraire alors qu’un piège à humour douteux l’attendait: deux hommes déguisés en policiers entrent sur le plateau, armés, prétendant que l’écrivain est convoqué au commissariat et l’interrogent sur sa foi. Ils s’interposent physiquement quand il voudra quitter les lieux, s’en suit une séquence longue et lourde à regarder tant la torture psychologique de l’écrivain est palpable jusqu’à ce qu’ils finissent par lui dire que tout cela n’est qu’un canular… ce qui le mettra hors de lui. L’écrivain  s’est interposé en vain à la diffusion de cet épisode et décide alors de porter plainte.

Adila Bendimerad n’a pas caché son emportement à l’encontre du journaliste de TSA qui a rédigé l’article insultant envers les artistes, et qui accuse ces invités de l’émission à ne pas savoir garder leur sang-froid, s’interrogeant sur l’image qu’ils reflètent, mettant ainsi « tout le monde » dans le même panier, alors que la définition même du mot artiste reste ambiguë… et n’est pas « artiste » toute personne qui le revendique. En effet, la particularité de cette émission a été de rassembler des invités éclectiques, on retrouvait des auteurs talentueux, et d’autres qu’on qualifierait ici de « commerciaux » à l’image d’une Nabilla ou d’une Kim Kardashian. Le cinéaste Damien Ounouri (Fidaï,Kindl el Bahr)ne s’est pas retenu d’exprimer le fond de sa pensée dans sa page Facebook «  « Journalisme » poubelle à tendance fasciste, où la victime devient le coupable. Par un individu habitué de la diffamation et des jugements personnels haineux dans ses « critiques » de cinéma, mais possédant étrangement une totale impunité dans les rédactions où il écrit. À vomir, même le ventre vide. »

Ce qui est le plus frappant, ce n’est pas ces paroles où l’on exprime une révolte, un ras-le-bol, mais c’est le débat ou plutôt le clash qui s’en suivit, puisque le journaliste ne s’est pas refusé de leur répondre sans prendre de gants « Taisez-vous donc Adila Bendemirad, vous dîtes n’importe quoi. Relisez-vous, vous verrez que vous faites dans le lynchage. Vous êtes violente dans les mots puants que vous utilisez à l’égard de moi-même et de la corporation de la presse. Et vous êtes agressive dans votre argumentaire qui, du reste, est tiré par les cheveux. ». Ou encore cette réponse adressée à Damien Ounouri : « D’abord, je ne suis pas « un individu », mais un journaliste. Par contre, je ne sais pas si vous cinéaste ou pas, à voir ce que vous avez déjà fait, j’ai des doutes ». On est très vite interpellé quand on voit que cela va jusqu’à la menace et au chantage « Vos amis parisiens ont bien sûr adoré votre navet, il va dans le sens de ce qu’ils veulent bien voir de l’Algérie et des « sauvages » que nous sommes. Je sais parfaitement comment ce film a été retenu à Cannes et pourquoi. Rassurez vous, je vais le dévoiler plus tard ».

Comment expliquer cet acharnement contre les artistes au point de vouloir les faire taire à tout prix, qu’on veut leur omettre toute parole libre ? Est-ce que cela ne traduirait pas une certain vision « fausse » de l’art en Algérie: l’artiste serait celui qui se produit mais qui ne se défend pas.

Certains comme le critique de cinéma Samir Ardjoum ont essayé de tempérer ce débat houleux,  parfois en essayant d’introduire des notes d’humour comme l’a fait le réalisateur Hamid Benamra « Mr Fayçal Métaoui est un journaliste qui connaît son métier et qu’il le fait avec franchise et courage. Grande gueule certes mais tous les Algériens le sont hahaha ». Si depuis quelque temps, les réseaux sociaux en Algérie constituent une voix forte par laquelle on réagit et on se mobilise, on était loin de s’attendre à un tel clash. Il est clair que dans ces réseaux, il y a plus d’aisance dans la communication, on dit les choses sans fioriture, mais est-ce qu’il en va de même pour ces acteurs du milieu journalistique et culturel ? Peut-on réagir sur les réseaux sociaux en oubliant tout professionnalisme ?

Quoi qu’il en soit, c’est Adila Bendimirad qui a annoncé la bonne nouvelle : l’arrêt du programme de caméra cachée de la chaîne Ennahar TV.

Selma Guettaf

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